Ook Chung, L’expérience interdite

Cette géhenne de gratte-papier au service d’un misanthrope montre une perspective désespérante du littéraire

Quels sont les liens entre souffrance et acte créatif ?
Qui se nourrit de l’un et qui dévore l’autre ?
L’exploitation du talent a-t-elle des limites ?
Quel barème définit la valeur d’une oeuvre ?

Autant de questions difficiles qu’Ook Chung traite avec une grande originalité dans son quatrième roman, sa résidence littéraire des atrocités…

« Si l’homme est un océan, il n’a pas plus de deux pouces de profondeur. »

Quant à la classification de la barbarie, il arrive parfois que le spectateur des horreurs contemporaines ressente, non sans culpabilité, une empathie plus marquée envers les ours torturés au fin fond de la Chine pour servir la pharmacopée qu’avec les orphelins roumains qui croupissent dans les asiles à quelques frontières des confortables salons parisiens. Peut-être que la douleur plantigrade apparaît plus facilement gérable : officiellement abolie par de nouvelles lois mandarines, probablement prise en charge par le WWF et son gentil panda, nounours a même plus mal à la peluche… La misère des enfants aux yeux vides passe plus difficilement la barrière de l’écran, l’armure trinitron coins carrés fait son office de garde-fou pour les âmes vulnérables à l’excès d’émotion.

« La conscience de l’homme se rend rarement jusqu’au bout d’une pensée ; elle préfère descendre deux ou trois stations avant le terminus, laissant le reste aux professionnels de l’inconscient. »

Huître, ours, écrivain, l’égalité est restaurée dans l’épreuve de l’Expérience Interdite car l’homme est un animal. Tout ce qui peut générer un profit est exploité, pressé comme un citron. C’est le génie de celui qui cultive et monnaye l’art des plus faibles : il connaît la valeur marchande, établit une hiérarchie des paumés. C’est ainsi qu’inspiré par la technique de culture perlière du célèbre Mikimoto, aguerri par un trafic de bile d’ours ponctionnée à même l’animal torturé et poussé par une vision idéaliste de la littérature, le futur Maître de Cérémonie Bill Yeary, invente sa version personnelle de la résidence d’auteur. Isolé sur l’îlot de Guam au large des Philippines, les parois à pic de son hôtel troglodyte sont tapissées de minuscules cages où pleurent et vocifèrent des écrivains esclaves qui y expriment pourtant le meilleur d’eux-mêmes, à l’abri des pièges du confort et de la société. Ne reste plus qu’à l’habile MC de trier chiures mentales et cristaux de rêve…

« Vous savez ce que c’est qu’un introverti ? C’est quelqu’un qui est enfermé de toute façon. Alors, vous aurez beau faire, ils chercheront toujours la liberté en creusant des tunnels à l’intérieur d’eux-mêmes plutôt qu’à l’extérieur. »

Les pensionnaires ont dépassé pour la plupart le stade de la révolte, d’ailleurs ce sont des otakus qui ont perdu la foi, des hikikomori qui n’avaient d’horizon que leur quatre murs. Vampirisés dans la veine de l’inspiration, ils produisent à la demande, et leurs notes philosophiques ont la saveur brute que seuls écrivent les monstres de solitude. Cette géhenne de gratte-papier, soutenue par des acolytes silencieux au service d’un misanthrope, présente une perspective désespérante du présent littéraire. Désabusés, repentants ou sublimateurs, les hôtes de la grotte acceptent leur calvaire contre une leçon d’abyme.

Face à cette étrangeté romanesque, où par refus de l’hypocrisie humaine, même le Yéti renvoie l’alpiniste à sa solitude, les pages semblent se multiplier pour construire un livre claustrophobique dont on cherche la sortie sans grand espoir, contaminé par la catatonie de ses prisonniers.

stig legrand

   
 

Ook Chung, L’expérience interdite, Le Serpent à Plumes, septembre 2003, 174 p. – 15,50 €.
ISBN : 2-84261-440-2

 
     
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