Entretien avec Andreas Eschbach

Avec Jésus vidéo Andreas Eschbach imagine les perturbations entraînées par la découverte d’une caméra ayant filmé le Christ 2000 ans plus tôt…

Frédéric Grolleau
Comment caractérisez-vous votre texte, indépendamment des critiques littéraires qui s’y rapportent ?
Andreas Eschbach
Imaginez que vous voyez des indices indiquant qu’il existe quelque part en Israël une vidéo de Jésus enfouie depuis 2000 ans, la seule question est : où ? Les thèmes du pouvoir et de la religion me passionnent et Jésus vidéo s’inscrit bien dans cette thématique. Il y a des liens incontestables entre mes romans mais ils n’ont pas été élaborés tels quels, en toute conscience.

De nombreux auteurs anglais ou américains illustrent le thème du voyage dans le temps. Quels sont ceux dont vous vous réclamez ?
Pour avoir la vidéo de Jésus qui m’intéressait, il fallait nécessairement que j’introduise la question du voyage dans le temps, mais je n’y vois pas un thème principal du livre. J’ai été plutôt énervé par le fait que de grands maîtres comme M.l Morcoock aient abordé ce thème classique. J’écris en cultivant une idée qui met parfois dix ans à se densifier. Ainsi le premier élément concernant ce livre m’est-il apparu en 1991. Après, il faut encore poser les personnages, développer l’action. Ici, le noyau originel renvoie à la question : que se passerait-il si l’on possédait la vidéo du fondateur d’une religion, ici Jésus ?

Quels sont les auteurs que vous lisez ? 
J’ai entre 3 à 4000 livres : Bradbury, Clancy, Grisham, Asimov, Arthur C. Clarke. J’ai même un livre de Goethe mais je ne l’ai pas encore lu… En guise d’ouvrages de référence, je consulte souvent l’Encylopedia Britannica (citée dans Jésus vidéo) et des essais sur l’écriture. J’ai aussi conservé mes livres d’enfants : E. Blyton, J. Verne (en mauvais état), A. Lingren, Simenon…

Votre texte peut être lu aussi bien par des croyants que des néophytes. Votre roman est-il une forme de prosélytisme ? 
Je récuse cette appellation. Mon ambition première était moins de faire oeuvre de missionnaire que de montrer la religion sous tous ses angles.

Certains penseurs allemands ont élaboré des systèmes construits autour de la notion d’Universel. Vos personnages sont au contraire toujours des êtres singuliers s’opposant à divers groupes…
Je ne m’y connais pas assez en philosophie allemande pour prétendre reconstruire un nouvel Universel. Jésus vidéo n’est pas un ouvrage philosophique abstrait, de l’ordre du débat d’idées, mais simplement un bon moment de lecture, lié à une histoire concrète.

Mais ne cherchez-vous pas à présenter ici une nouvelle définition de la vérité, au sens théologique comme scientifique ?
Oui et non. Je remets en cause le concept de vérité au sens où il apparaît que trouver la vidéo ne saurait constituer une « preuve » quelconque.

Comment définissez-vous alors la vérité ?
Je n’ai pas de définitions à proposer. J’aspire à développer une immédiateté entre mon sujet et mon écriture et n’entends pas « récupérer » telle ou telle philosophie… La relecture de l’héritage religieux chrétien assimilé à un intégrisme n’est qu’une attitude parmi d’autres, qui caractérise surtout l’émissaire du Vatican, Scarfaro…

Votre texte regorge de détails techniques. Comment accumulez-vous votre documentation ?
Ma formation d’ingénieur n’y est pour rien ! Mes recherches en bibliothèque sur l’histoire et la géographie m’ont ici pris plus de temps que celles sur les outils vidéo. Mais j’ai appris qu’une bande vidéo ne peut excéder 100 ans… Et un archéologue m’a fourni de précieux renseignements.

La cassette vidéo qui est le personnage central, par son absence, n’apparaît plus aussi importante que cela à la fin puisque certains ne veulent même pas la consulter… 
Il ne s’agit pas seulement ici d’une course après un objet – tel le McGuffin d’Alfred Hitchcock – dont le contenu importe peu. Chaque protagoniste peut adopter l’attitude qu’il désire par rapport à cette cassette : c’est sa liberté !

Mais ne voulez-vous pas montrer en définitive que ce qui compte, c’est moins l’objet-cassette que les désirs que chacun y projette ? Cela veut-il dire que toute quête est une forme de déception ?
Ce thème est chéri par les philosophes mais telle n’était pas mon intention. Ma question de départ était de savoir comment un être humain pouvait réagir s’il avait accès à une perception des personnages historiques sur le modèle des êtres actuels, telles les figures politiques qu’on voit défiler à la télévision. Croirait-on plus ou moins ? Cela rendrait-il leur auréole plus sombre ? Qu’est-ce que cette vision directe changerait en nous ? En voyant par exemple Jésus à l’écran se dirait-on : « Ah ! il a vraiment une coiffure impossible ! », « Il ferait mieux d’avoir moins de barbe » ?

Quelle est votre position sur le phénomène de la croyance ? Est-elle de l’ordre de l’intangible ou suppose-t-elle toujours des relais ?
Quand je crois que ma femme m’aime, je n’ai besoin ni de preuves ni d’objets pour cela. Mais je pense aussi que la croyance peut être très dangereuse lorsqu’on s’y adonne à haute dose – auquel cas je lui préfère alors le doute !

Une vieille querelle oppose dans l’histoire des religions les idolâtres et les iconoclastes. Dans quelle catégorie faut-il ranger Jésus vidéo ?
Je n’étais pas particulièrement conscient de ce combat avant d’arriver à Paris cette semaine. Je ne prends pas position à ce sujet et ne me range dans aucun camp. Je préfère vous laisser seul juge. Je n’ai pas grandi dans la culture protestante connue pour proscrire l’adoration de l’image, j’ai juste été baptisé…

Quelle est alors votre conviction religieuse ?
Je préfère ne pas en parler car l’énoncer risquerait de mener le lecteur à de fausses interprétations. Cette affaire entre Dieu et moi doit rester privée.

Vous répondez toujours prudemment en disant que votre livre laisse ouvertes plusieurs interprétations. Le choix du voyage dans le temps participe-t-il de votre volonté de ne pas trancher en posant que chaque personnage du livre, pris au coeur de temps parallèles, a toujours à la fois tort et raison ?
Je n’ai pas voulu écrire un pamphlet religieux. Mais c’est un tort de croire que lorsqu’un écrivain a écrit quelque chose il aurait pu écrire le contraire. Ce qu’il écrit correspond à ce qui lui apparaît sous ce jour. Il ne s’agit jamais d’un choix délibéré.

Tout laisser ouvert en termes d’interprétation, c’est aussi parfois une forme de fermeture ? 
Il va falloir que je réfléchisse à cette question philosophique. Moi, je ne suis qu’un petit auteur de romans divertissants.

Le divertissement connote dans la langue latine la trahison. Avez-vous voulu traduire certaines exigences religieuses ou les trahir à travers un texte polémique ?
Au sens allemand du terme, le divertissement est une manière d’alimenter et de faire vivre. J’ai craint au début de partager le destin de Salman Rushdie mais l’Eglise catholique est manifestement plus tolérante que les ayatollahs.

Quels sont vos ouvrages à paraître ?
Le projet Mars, un livre de SF pour la jeunesse, vient de sortir en Allemagne. Quest, un space opera classique (et un hommage que j’adresse aux lecteurs de SF) paraîtra le mois prochain. Un livre encore top secret, un roman de littérature générale et non un récit de SF, sera publié en automne.

   
 

Propos recueillis par Frédéric Grolleau le 20 avril 2001, avec la complicité de la traductrice de l’oeuvre d’A. Eschbach en France, Claire Duval.

 
     
 
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