Si loin du monde

Tavae Raioaoa a été retrouvé dans son bateau après 118 jours de dérive en plein Pacifique

 Naufragé involontaire

Un fait divers devient parfois un fait littéraire, et nombre de romans sont ainsi nés d’un entrefilet relégué dans la rubrique « chiens écrasés » de tel ou tel journal. C’est ici une dépêche laconique de l’agence Reuters qui a jeté les prémices de Si loin du monde, une dépêche signalant qu’un pêcheur tahitien, Tavae Raioaoa, avait été retrouvé dans son bateau après 118 jours de dérive en plein Pacifique. Les éditeurs ont alors demandé à un écrivain, en l’occurrence Lionel Duroy, de transformer cette odyssée en un livre – un véritable objet littéraire et non pas une simple transposition écrite d’un témoignage oral. Cette « histoire d’avant l’histoire » fleure quelque peu l’exploitation facile d’un sensationnalisme exotico-populaire. Préventions injustifiées : derrière les effets d’annonce de la 4e de couverture – « savoirs ancestraux », « vision juste de la fin d’une civilisation »… etc. – se lit un récit tout simple qui vaut largement le temps que l’on passe à le lire.

La matière prêtait pourtant le flanc à la dramatisation pompeuse, aux longues digressions sinuant entre les questions existentielles et les lamentations personnelles, ou encore à l’ethno-nostalgie ressassant les ravages causés aux cultures traditionnelles par le mode de vie occidental. Mais Lionel Duroy s’est gardé avec soin de ces écueils pour le moins saillants tout en ménageant dans son texte une tension narrative qui porte l’intérêt du lecteur jusqu’à la dernière page. Intercalant ici quelques lignes dévoilant le point de vue de ceux qui attendent – notamment Hélène, la fille de Tavaé – là les souvenirs du pêcheur évoquant son enfance, ailleurs encore quelques légendes tahitiennes, l’écrivain a apporté de justes rehauts à la monotonie des longues journées prises entre la mer étale et le soleil ardent.

Les gorgées d’eau, les bouchées de poisson cru quotidiennes prennent un relief saisissant tandis que la dimension tragique des tempêtes essuyées par Tavae est comme arasée par la focalisation du récit sur chacun des gestes effectués par le naufragé. Simple et sensible, se détournant résolument de figures de styles déplacées ou excessives, la plume de Lionel Duroy respecte avec finesse les sentiments de Tavae, sa foi profonde, ses enthousiasmes comme ses pires moments de découragement.

L’écrivain ayant su n’utiliser de son art que la part la plus utile au témoignage de Tavae, Si loin du monde offre un témoignage à la fois humain et captivant. Mais si bien composé que, tout en restituant la modestie et l’humilité du pêcheur de mahi mahi, Lionel Duroy est parvenu à nouer d’étroites et profondes résonances entre ce récit authentique, contemporain, et tous ces romans de mer et d’aventures qui ont bercé les rêves d’enfant de la plupart d’entre nous.

isabelle roche

 

   
 

Tavae (avec la collaboration de Lionel Duroy), Si loin du monde, Oh éditions, 2003, 182 p. 16,90 €.

 
     
 
Publicités

Commentaires fermés sur Si loin du monde

Classé dans Essais / Documents / Biographies

Les commentaires sont fermés.