Shoah en Normandie

L’essai d’Y. Lecouturier pose enfin un regard distancié sur la Normandie pendant l’Occupation

Le procès de Maurice Papon en 1997 restera à coup sûr dans les mémoires comme un événement à la fois politique et médiatique, et il est également probable que cette sombre plongée dans les compromissions administratives encouragera encore longtemps la production écrite sur la Shoah dans notre pays. Depuis cette date, en effet, l’État a facilité l’accès aux archives départementales pour tous ceux qui souhaitent approfondir la connaissance de cette période ambigüe et mener l’enquête sur les grandes abjections et les petits héroïsmes. Une information longtemps taboue est donc aujourd’hui disponible. Reste encore à la rendre intelligible sans verser dans le procès facile ou l’exaltation de la cause perdue.

Alors que, depuis plusieurs mois, les ouvrages souvent hagiographiques sur le Débarquement se sont multipliés à l’occasion des commémorations du 60e anniversaire du 6 juin 1944, l’essai d’Yves Couturier, directeur du musée de la Poste de Caen, et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale en Normandie depuis 15 ans, pose enfin un regard distancié sur la région française dont le destin est désormais lié à l’évocation du second conflit mondial. Cette première synthèse sur la communauté juive de Normandie durant les années d’horreur 1940-1944 est remarquable de simplicité et de didactisme.

Bien qu’il soit difficile d’établir des bilans statistiques précis – une liste nominative figure toutefois en annexe – le constat général de l’ouvrage est clair : les juifs normands, même s’ils étaient peu nombreux, ont connu un destin aussi dramatique que leurs frères partout ailleurs en Europe. Sur une communauté qui comptait avant la guerre 3 500 à 4 000 personnes, 900 ont été arrêtées et 740 déportées, dont une centaine d’enfants. Principale destination : Auschwitz après un détour par Compiègne ou Drancy, mais aussi le camp d’Aurigny dans les îles anglo-nomandes. Ils ne sont que cinquante-quatre à être revenus des camps de la mort.

Face cet événement, le plus tragique du XXe siècle, les Normands n’ont été ni pires ni meilleurs que les autres. Face à l’antisémitisme quotidien de la presse locale (entre autres Le Petit Havre, La Croix de l’Orne, La Croix du Bocage, l’Avranchin et, surtout, le Bonhomme normand), l’indifférence générale de la population, au moins jusqu’à ce que le port de l’étoile jaune soit imposé en juin 1942. Face au bataillon malheureusement classique des dénonciateurs, rapaces économiques, exaltés idéologiques ou voisins sournois, une cohorte de Justes – dont la liste n’est pas encore aujourd’hui exhaustive – soucieux notamment de mettre à l’abri de nombreux enfants traqués. Face aux partisans du « loyalisme administratif » comme l’appelait Darnand, zélateurs plus ou moins outranciers de la chasse aux juifs comme Jean Leguay (ancien adjoint de Bousquet, devenu préfet de l’Orne) ou le directeur de cabinet du Préfet de Normandie, Jean Spach (organisateur de la rafle de Rouen en janvier 1943), une majorité de cadres administratifs comme Henri Graux (préfet du Calvados) tentant de traîner des pieds ou de retarder l’inéluctable faute de pouvoir s’opposer. La France du poiré et du camembert ne peut donc ni s’enorgueillir de félicitations spéciales ni souffrir d’une opprobre particulière.

Signalés dès la seconde moitié du Moyen Age, les juifs en Normandie ont vu leur communauté s’accroître surtout après la guerre de 1870, notamment quand les industriels alsaciens du textile se sont repliés au-delà de la ligne bleue des Vosges. Mais la région ne comptait que deux synagogues. Si les commerçants et artisans étaient majoritaires, les membres de la communauté se retrouvaient à tous les niveaux de l’échelle sociale, de l’ouvrier agricole au maire du Havre. Leur intégration était globalement réussie, comme le montre l’étude précise de quelques destins individuels, en particulier de quelques familles aujourdhui encore symboles de la région comme les Mainemer à Avranches, les Drucker à Vire ou les Indiktor à Caen.Le principal intérêt de ce livre fouillé est de mettre en avant la lourdeur du suivi administratif de la communauté, un suivi qui fera le lit de la « solution finale ». Davantage que la création de services spécifiques au niveau régional comme le SCAP (Service du contrôle des administrations provisoires) rattaché au Commissariat général aux questions juives dont il est judicieusement rappelé qu’il consacrait beaucoup de temps à boucler de longs et parfois kafkaiens dossiers d’identification raciale, c’est surtout la multiplicité des procédures due à l’empilement des lois de Vichy à partir du statut du 3 octobre 1940 et des nombreuses ordonnances allemandes qui ne cesse d’étonner. Car recensement spécifique, mise à l’index, aryanisation des biens, port de l’étoile jaune constituent autant d’étapes qui facilitèrent ensuite la détention et l’exécution d’otages, la mise en œuvre de rafles de petite puis de grande ampleur et, pour finir, la politique systématique de déportations.

 

En utilisant plusieurs monographies inédites – dont plusieurs mémoires de maîtrise – et en s’inscrivant dans la logique des travaux d’André Kaspi ou de Claude-Paul Couture, Yves Lecouturier s’emploie à reconnaître l’ampleur de la recherche universitaire récente sur la période. On peut cependant regretter qu’il ait négligé les dernières publications de Robert Paxton et surtout de Marc-Olivier Baruch qui n’ont de cesse depuis quinze ans d’approfondir l’étude des corps et des circuits administratifs français pendant l’Occupation. Personne ne lui reprochera à l’inverse d’avoir mis à jour quelques oubliés de Clio comme le camp de concentration pour Tziganes que l’administration avait installé à Barenton, au fin fond du bocage bas-normand. Comme quoi tout n’a pas encore été écrit sur la Normandie entre 1940 et 1944, ce qui laisse un espoir pour ceux qui désirent préparer les commémorations de 2014.

antoine godbert

   
 

Yves Lecouturier, Shoah en Normandie, Cheminements, mai 2004, 285 p. – 20,00 €.

 
     
 
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