Réflexions sur l’univers homosocial dans Splendid’s de Jean Genet

L’on a rarement évoqué avec autant de finesse l’homosexualité dans la galaxie Jean Genet

L’homme divisé

Mille choses ont été dites sur l’homosexualité dans la galaxie Genet, mais peu avec autant d’intelligence et de finesse que celles dont Gitenet fait ici preuve. Écrit « pour démythifier la simplicité des choses de la vie », ce court essai, modestement intitulé réflexions, approche une pièce moins connue de Genet. Poursuivant un travail de décryptage entamé par Identité(s) et masculinité(s) dans Haute Surveillance, Gitenet lit Splendid’s en échappant aux schémas d’analyse hétéronormatifs qui le simplifient. L’entreprise est ici différente : on y aborde un univers de sensations, de sentiments, de pensées et de gestes d’homme entre eux. Un champ de signification est restitué aux actes des hommes. Chose rare, l’auteur se place « à l’extrême du subjectif  » : « j’essaierai sans cesse de m’immiscer, de m’inscrire, et de m’inviter dans l’être homme des protagonistes ». De plus, Splendid’s, même replacé dans l’univers imaginaire genetien, n’est pas vu comme une annonce des futurs topoï de la critique genetienne mais comme monde en soi.

Le travail débute sur les états et substrats d’une pièce que Sartre tenait pour supérieure aux Bonnes et se poursuit par une séquentialisation du texte qui met à jour un blocage de la communication, elle même emblématique d’une absence de lien entre l’univers hétérosocial de la norme (la voix de la radio qui médiatise l’opinion publique) et l’univers homosocial de ces gangsters. Le seul lien sera dramatique.

Le découpage en onze sections établit ensuite qu’il existe un rythme propre de l’action, axé autour de la sixième section (le retournement et la trahison) : actions, dires et gestes transitent autour de cette ligne de partage. L’image de la scission est centrale : la couverture du livre présente une oeuvre du sculpteur finlandais Björn Weckström, Uomo diviso.

L’étude se poursuit par une étude du lieu théâtral de cet hôtel Splendid’s, suspendu et inexorablement horizontal, puis par celle de la liste exclusivement masculine des personnages de l’action (Johnny, le Policier, Scott, Bob et les autres, etc.) obéissant à des isotopies : ils portent le frac, ne quittent jamais leurs mitraillettes, ne se touchent pas. Ce groupe relativement homogène d’hommes ayant entre eux des relations privilégiées est en situation associale ; autant d’indices qui créent le cadre de référence homosocial. Gitenet définit et commente à partir de là cinq niveaux de relations homosociales.

A la masculinité des Men’s studies, Gitenet préfère la notion socio-anthropologique d’homosocialité (Bech, Hekma, Kosofsky-Sedgwick, Walzer-Lang). La domination est celle de Bravo, qu’il nomme « domination du malheur ». Contre toute attente, l’auteur pointe la dimension féminine : « Genet ne chasse la Femme de son univers que pour mieux revendiquer le Féminin ». Il note aussi – et commente – les interventions d’une voix de radio aussi immatérielle qu’omniprésente. Ainsi, même les premières oeuvres sont des variations sur la dialectique des limites. Appuyée sur un schéma virtuose, une iconisation de la pièce montre ensuite que les personnages obéissent à des logiques (la dissimilation pour le Policier, la simulation pour Jean, la trahison pour Jean et le Policier).

Sur le manuscrit vendu à Drouot en 1987, on lit « on ne trichera pas », « on doit être loyal », mots qui seront fondus au début de la pièce : en ce qui la concerne, le propos de Gitenet, qui n’a rien de la lourdeur étouffante des gender’s studies, l’aura été. Exemplairement. Le mérite du livre est la mise au jour de l’identité fluctuante, la division – donc – entre le masculin et le féminin en l’homme lui-même, la révélation de la dimension tragique de la pièce, à savoir « un des éléments fondamentaux de la vie et de la mort d’hommes jouant désespérément avec la comédie humaine hétéronormative ».

pierre grouix

   
 

Jean A. Gitenet, Réflexions sur l’univers homosocial dans Splendid’s de Jean Genet. L’homme divisé, L’Harmattan, 2003, 146 p. 12,20 €.

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