Pascal Dibie, La Tribu sacrée

Un essai à la fois érudit et nourri d’empathie pour la communauté des prêtres – ces hommes qui ont voué leur vie au service de Dieu

On dit que sous leurs habits, leur peau saigne de nos péchés, leur cœur se serre de nos misères ; que dans l’isolement de lieux retranchés, ils reçoivent la Connaissance, s’entraîne aux mortifications…

L’essai ethnologique de Pascal Dibie sur la vie des prêtres diocésains, – ces hommes hors du commun que sont nos curés d’hier et d’aujourd’hui – est rédigé avec la distance nécessaire à une juste objectivité. D’une grande clarté, il témoigne d’un regard rationaliste, mais aussi empreint d’une empathie toute particulière pour l’univers mystérieux des prêtres. Qui sont donc ces fonctionnaires du pardon, du gratuit, ces fonctionnaires du Culte chrétien, censés relier le monde d’ici-bas, le monde temporel, avec le Divin, l’éternel ? Qui sont ces hommes qui ont fait vœu de pauvreté, et qui dans l’inconscient collectif sont la plupart du temps associés à la figure du bon curé de campagne dont la parole est si précieuse ? Du simple curé, modeste et discret – sorte de martyre souffrant en silence – au fanatique religieux en passant par le prêtre bâtisseur, ou le prêtre réformateur, que partagent réellement ces administrateurs de la Foi – mis à part l’appartenance à un même groupe social, à une même tribu, la tribu du Sacré selon les termes mêmes de l’auteur ? Peut-on dégager une sorte d’essence de la prêtrise ?

Nous apprenons ici que l’existence d’un curé s’avère d’une régularité exemplaire, rythmée, soignée, que ce soit sur le plan du visible – vestiaire liturgique, gestes du quotidien, nourritures, démarches – ou du spirituel : prières, rites, mortification, chasteté… Tout doit refléter la modestie ecclésiastique, en accord avec les principes du christianisme – le dénuement, la résignation réfléchie (entretenue par toutes sortes d’exercices physiques, respiratoires par exemple). Ainsi on pourra découvrir à quel point les rites de la vie quotidienne que s’imposent ces hommes dévoués nécessitent une véritable mortification de l’ego, du corps et des sens.

Dans un souci d’authenticité, Pascal Dibie passe au crible les us et coutumes de ce monde retranché sur lui-même, souterrain, et qui aspire au Très-haut. La réflexion insiste en particulier sur le caractère paradoxal inhérent à l’existence de ces hommes, qui bon gré mal gré tentent de concilier leur foi, leur dévotion, avec le monde dans lequel ils évoluent – le monde terrestre où le désir est roi, la tentation partout. Déchiré entre ses appétits grossiers – cette diabolique libido – et la passion du Christ, le prêtre mène donc une vie qui oscille entre deux mondes. 
Dans un style clair et informatif, l’auteur use de références historiques et philosophiques. De nombreux thèmes, tels que celui du don (analysé avec une grande finesse) ou de la chasteté sont clarifiés ici. Est aussi abordée la délicate question du droit à l’amour humain ; l’auteur rapporte certains témoignages de prêtres qui ont cédé au désir de la chair en célébrant le corps de la femme, et l’on sait que les tentatives pour accorder aux ministres du culte le droit au mariage ont été nombreuses – la question d’une réforme concernant le célibat sacerdotal demeure problématique.

L’essai s’attarde également sur la disparition progressive des prêtres, le vieillissement du clergé, et les causes possibles de cette sclérose inquiétante. Le langage liturgique se voit contraint d’évoluer et de recourir à l’utilisation de la radio et de la télévision – Radio Vatican, par exemple – médias plus modernes que la seule lecture dispensée par le curé lors des messes. Le Verbe se modernise, une nouvelle conscience planétaire voit le jour et le logos se disperse, renvoyant le prêtre à ses ouailles dont le nombre se raréfie au fil des jours.
La question demeure : que seront demain ces fonctionnaires du sacré, et quelle place occupera le rite dans un siècle que l’on dit voué à la « spiritualité »… 

patrick raveau

   
 

Pascal Dibie, La Tribu sacrée, Métailié coll. « Sciences humaines », novembre 2004, 327 p. – 13,00 €.

 
     
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