Luis Sepùlveda, Une sale histoire, Notes d’un carnet de moleskine

Ces notes prises au fil des jours dans un carnet recouvert de moleskine noire sont des clefs qui ouvrent aux romans de Luis Sepùlveda

Auriez-vous pu imaginer la moindre corrélation entre lelitteraire.com et la haute finance ? Entre le regard un peu rêveur et hors du monde que la plupart d’entre nous pose sur ces romans ou poèmes qui nous tiennent l’âme au jour le jour et celui du spécialiste financier qui traque sans relâche les plus infimes éternuements des marchés boursiers ? Non ? Emmanuel Gentilhomme, lui, ne s’encombre pas l’esprit de ce genre de considérations : journaliste spécialisé, rompu au jargon économique et juridique, il est passionné de lecture et aime à parler de littérature au moins autant que de fluctuations monétaires. Aussi a-t-il décidé de délaisser de temps à autre les colonnes comptables pour celles du Littéraire – et son article sur Une sale histoire, de Luis Sepùlveda, démontre, à l’évidence, que les chiffres et les lettres n’ont rien d’incompatible pour un esprit sensible et rigoureux…

Après son premier roman traduit en trente-cinq langues, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, suivi par La Folie de Pinochet et dernièrement Les Roses d’Atacama, l’auteur chilien Luis Sepùlveda franchit le cap de la dizaine de publications avec Une sale histoire. Sepùlveda reste fidèle à son éditeur fétiche, la maison dirigée par Anne-Marie Métailié, elle-même friande de littérature sud-américaine.

Publié en espagnol sous le titre Moleskin, l’ouvrage se décompose en une soixantaine de brefs chapitres. D’après son propos introductif, l’auteur a toujours à portée de main un carnet de bord – recouvert de moleskine – auquel il confie [ses] doutes, [ses] étonnements et [ses] colères.

Des colères, Luis Sepùlveda a eu l’occasion de s’en constituer tout un stock. Il était étudiant et communiste, puis résistant, au moment du coup d’État militaire qui porta au pouvoir le général Pinochet. Condamné à la bagatelle de vingt-huit années de prison par la junte, il ne passera « que » deux ans et demi en détention. Grâce à la pression insistante des sections nord-européennes d’Amnesty International, le régime militaire commuera sa peine en un exil de huit ans. Sur « son » 11 septembre, celui de 1973 à Santiago, il écrit :
Il y a trente ans que je porte cette date maudite, comme la pierre tombale qu’un pays, les États-Unis, a posée sur ma jeunesse et sur des milliers d’autres comme moi. (…). Et Sepùlveda d’identifier le Chili comme ce précédent qui permit plus tard à Margaret Thatcher et Ronald Reagan d’assurer la victoire de l’empire du marché sur l’éthique, du darwinisme économique sur l’idée légitime d’égalité des chances. C’est au Chili qu’a commencé l’expérimentation globale qui a dénaturé la politique, corrompu l’art du possible et imposé la force comme seul argument du pouvoir. C’est la grande défaite de ma génération, c’est ma défaite de citoyen du monde (…).

Chers à Sepùlveda et prédominants dans l’ouvrage, les thèmes politiques ne sont pas les seuls abordés. Même si la première note s’indigne des menées néoconservatrices américaines et que l’ouvrage se termine sur les attentats de Madrid. L’on trouve au hasard dans ce livre des anecdotes, des réflexions et des rencontres faites en Espagne, à Amsterdam, en Italie, en Suède. Tout y passe : la curieuse destinée d’un boxeur italien, la marée noire du Prestige, un échange avec un mafiosi napolitain à la retraite, les sommets du G8…

Le ton passe tour à tour du dramatique au caustique, de l’anecdotique au littéraire. Car l’auteur relate des tranches de vie éclairantes partagées avec d’autres écrivains, comme feu son compatriote Francisco Coloane (auteur, entre autres, du Golfe des peines), un retour sur le pêcheur qui a inspiré Le Vieil homme et la mer à Hemingway, des évocations de l’assassinat de l’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa, ou celle d’un moment avec Graham Greene.

On pourra regretter certaines répétitions, la brièveté ou le caractère décousu de certains propos, en dépit d’un style alerte, léger, incisif. Un carnet de bord reste un carnet de bord, même retravaillé, en premier lieu destiné à l’auteur. Il n’en reste pas moins qu’Une sale histoire permet de découvrir l’épaisseur de la personnalité de Luis Sepùlveda, ses convictions, ce regard engagé sur le monde qui transparaît dans chacune de ses oeuvres. C’est Sepùlveda tel qu’en lui-même, et non plus au travers de personnages dont la logique propre, au cours de l’œuvre, prend le pas sur celle de l’auteur. C’est finalement une clé de lecture de ses œuvres antérieures.

Emmanuel Gentilhomme

   
 

Luis Sepùlveda, Une sale histoire, Notes d’un carnet de moleskine (traduit de l’espagnol – Chili – par François Gaudry), Métailié, janvier 2005, 186 p. – 16,00 €.

 
     
 
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