Les Aventuriers de la reine à l’assaut du Nouveau Monde

Voilà un essai historique tout parcouru d’un souffle digne des meilleurs romans d’aventure

Tel un roman, le livre commence par l’évocation d’un vieux document rescapé des siècles : une carte, d’origine incertaine, mais sur laquelle un de ses propriétaires, sir Humphrey Gilbert, a apposé sa signature. Une carte qui, en 1582, était censée reproduire le tracé le plus précis du monde connu à l’époque. Rapidement, au fil du premier chapitre, l’auteur retrace les diverses expéditions anglaises menées vers le Nouveau Monde depuis sa découverte – suite d’échecs plus ou moins désastreux mais qui permirent néanmoins de rapporter suffisamment d’informations pour maintenir un certain intérêt à l’égard de ces contrées dont on ne savait encore rien ou presque – jusqu’à l’entrée en scène de sir Walter Ralegh, dont le projet colonial constitue l’axe du livre. Car sir Ralegh ambitionne rien moins que de coloniser le Nouveau Monde, et non plus seulement d’organiser de fructueux échanges commerciaux. Alors favori d’Elizabeth, il a l’entier soutien de la souveraine, et les premiers colons baptiseront leur nouveau territoire Virginie, en l’honneur de la « reine vierge »

Dès lors sont déployés l’un après l’autre les volets d’une incroyable épopée que Giles Milton peut raconter tout à son aise grâce à l’abondance des documents écrits parvenus jusqu’à nous. Et c’est avec un vrai talent de romancier qu’il exploite cette manne : enthousiasmes et déceptions, traversées successives, préparation des navires, recrutement des futurs colons, nomination des capitaines, drames, naufrages et batailles… sont narrés avec entrain, sans que jamais le rythme fléchisse sinon pour glisser ici et là quelques portraits saisissants, des scènes cocasses – sir Richard Grenville, par exemple, mettant un point d’honneur à toujours se faire servir ses repas dans de la vaisselle fine alors même que les provisions à bord sont pourries et infestées de vermine… – ou inattendues.

C
ette verve narrative qui n’a pas grand-chose à envier aux meilleurs romans d’aventures maritimes n’enlève rien à la dimension pédagogique de l’ouvrage, qui propose notamment un étonnant panorama des mentalités du moment. On apprend ainsi que la « gloutonnerie » était déjà au XVIe siècle un véritable problème de santé publique, que le tabac passait chez beaucoup de ses premiers adeptes pour la panacée universelle tandis que d’autres critiquaient l’engouement dont il était l’objet… et l’on est surpris de découvrir que les Indiens ne furent ni massacrés ni asservis d’emblée. Au contraire : les partisans de la colonisation de l’Amérique préconisaient de les traiter avec douceur, de chercher à se concilier leurs bonnes grâces et, surtout, de s’efforcer de communiquer avec eux, allant même jusqu’à prôner les mariages mixtes. Ce n’est certes pas question de pure philanthropie – il s’agit à terme de transformer les indigènes en clients de l’Angleterre – mais un puissant intérêt scientifique et humain n’en est pas moins à l’œuvre ; ainsi le savant Thomas Harriot s’astreint-il à décrypter la langue des indigènes – l’algonquin – afin d’en établir un lexique et une grammaire.

 

Aussi éloigné de la biographie romancée que de l’essai historique bien assis sur une somme de documents soigneusement présentés et exploités, Les Aventuriers de la Reine reste un véritable livre d’histoire : on se familiarise avec la chronologie des événements, avec les enjeux diplomatiques qu’implique chaque expédition et l’on a au passage un aperçu assez précis de l’état des connaissances scientifiques de l’époque. Refusant à son livre ce qu’une succession d’analyses rigoureuses et érudites aurait eu de rébarbatif, et sans pour autant se soustraire à une obligation d’exactitude, de précision, Giles Milton a choisi de mettre en récit les aléas qui marquèrent les premières expéditions coloniales anglaises vers le Nouveau Monde en empruntant davantage à l’art du romancier qu’à la méthode de l’essayiste. Ainsi achève-t-on ce livre plus riche d’un incontestable savoir tout en ayant tremblé autant qu’un lecteur de Robinson Crusoë ou de L’Ile au trésor au plus fort des tempêtes ou des batailles navales, tandis que craquent les navires et que tonnent les canons.

isabelle roche

     
 

Giles Milton, Les Aventuriers de la reine à l’assaut du Nouveau Monde (traduit par Anne-Marie Hussein), Noir sur blanc, 2002, 384 p. – 22,00 €.

 
     
 
 
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