Le XXe siècle à l’écran

L’objectif de Shlomo Sand est ici de montrer comment le XXe siècle s’est envisagé à travers le cinéma


Il est né à la veille du XXe siècle pour en être le plus fidèle témoin. Le cinéma, art grand public, forain de naissance, aura laissé les témoignages les plus saisissants de son siècle tourmenté. À l’heure des rétrospectives, il y aura eu Guernica, Les Raisins de la colère ou Pour qui sonne le glas mais également Métropolis, Le Dictateur, Apocalypse, now et tellement d’autres.

Shlomo Sand, qui est professeur d’histoire contemporaine à Tel-Aviv, s’est intéressé au cinéma comme miroir de son siècle. Son propos, même s’il doit parfois les évoquer, n’est pas de nous livrer une nouvelle histoire des techniques du cinéma ou de ses mouvements esthétiques. Son objectif : montrer comment le cinéma a parlé de son siècle et comment ce siècle s’est vu, envisagé et analysé à travers ce média. Pour des raisons de dimension du sujet, Le XXe siècle à l’écran se focalise en grands chapitres sur les bouleversements historiques majeurs de l’Occident (guerre de 14, (dé)colonisations, crise de 29, totalitarismes, Holocauste, guerre froide… etc.). Les transformations sociologiques de ce monde, vues par les films, sont ou seront l’affaire d’autres ouvrages.

Face au passionnant et exhaustif panorama de films de ce XXe siècle à l’écran, on peut adopter deux points de vue, qui n’ont rien de contradictoire. Celui de l’étudiant, en quête de perspectives critiques sur l’Histoire de son siècle. Celui du cinéphile, trop content d’établir une nouvelle liste de films à voir (plutôt excellents d’ailleurs), qui en plus lui apprendront des choses. Mais à la vision des films, on devra se défendre, prendre parti, quel que soit son point de vue. C’est l’incontestable puissance du cinéma que de nous faire sortir de la neutralité et d’opposer en nous puissance des images et polémique du propos. Refuser la glorification nazie du Triomphe de la volonté mais être fasciné par son esthétique. Être subjugué par la fougue révolutionnaire du Cuirassé Potemkine mais ne pas être dupe des propagandes sous-jacentes. Être bouleversé par Voyage au bout de l’enfer mais refuser la vision simpliste qu’il donne des Vietnamiens (des bourreaux sadiques). Vaste programme, difficile à mener tant ce média joue de sa puissance visuelle pour appuyer les révolutions et les réactions de son siècle. Parce qu’il confronte les différents discours historiques des sociétés occidentales sur leur passé commun, Shlomo Sand nous aide à mettre les films à distance, à les comprendre avant de les aimer ou de les rejeter.

Les grandes idéologies sont mortes aujourd’hui et le cinéma en a parfois pâti. On redécouvre dans les pages passionnantes de ce livre le charme de certains disparus, comme ce cinéma italien des années 60-70, qu’on disait le meilleur du monde. Cinéma âpre, politique, généreusement populaire qui engendra des films comme Nous nous sommes tant aimés (Scola, à l’affiche actuellement à Paris), Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (hallucinant thriller d’Elio Petri) ou Mains basses sur la ville (satire politique violente de Francesco Rosi). Cinéma qui déclinera en même temps que le parti communiste qui l’a fait naître, tandis que triomphera la TV berlusconienne. Nos meilleures années (Marco Tullio Giordana) et Buongiorno, notte (Marco Bellocchio) ont montré que ce cinéma-là peut encore vivre, qu’interroger le passé sans être nostalgique ou rigide est encore possible. Un espoir pour le XXIe siècle : qu’il parle de son histoire au moins autant dans les salles obscures que dans la petite lucarne, c’est une question de plaisir et aussi de démocratie…

françois rall

   
 

Shlomo Sand, Le XXe siècle à l’écran (préface de Michel Ciment – traduit par Yaël Shneerson et Michel Bilis), Le Seuil coll. « XXe siècle », février 2004, 528 p. – 26,00 €.

 
     
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