La Face humaine de Vincent Van Gogh

Van Gogh était-il fou ou mélancolique ? Dans cet essai, François-Bernard Michel défend la thèse de la mélancolie

Cet essai de François-Bernard Michel s’ouvre sur les circonstances de ce chapitre tragique et célèbre de la vie de Van Gogh – l’oreille coupée. Critique et documenté, l’auteur relève que ces circonstances sont aussi sombres que les causes – fussent-elles psychiques – qui sont à l’origine de ce petit drame. En effet, en ces temps de Noël 1888, près d’un an et demi avant le suicide du peintre, tout est misérable, triste et avorté. Le rôle de Gauguin dans ce drame est obscur, il semble qu’il ait voulu fuir au plus vite son compagnon au plus mal ; le commissaire de police est assez incompétent pour déclarer dans un premier temps le Hollandais mort ! Théo se précipite au chevet du mutilé et repart abattu, pessimiste, ne sachant que faire pour son frère aux abois.

Précisément, le stock de savoir dont nous disposons sur la vie de Van Gogh contraste singulièrement avec l’éclat de ses soleils les plus jaunes ; il baigne dans une sorte de flou artistique, de brouillard épais alimenté par les fantasmes les plus convenus, auxquels donne lieu cette histoire d’oreille. Dans le brouillard on entend mal. Dès lors il était légitime de chercher à dissiper les malentendus. C’est ainsi que François-Bernard Michel énonce son projet pages 16 et 17 :
J’ai voulu ici cerner au plus près la réalité de l’homme. Afin de déceler sa face humaine. Car les stéréotypes, les légendes et l’hagiographie (« le fou Van Gogh », « le peintre maudit », « les tableaux les plus chers du monde »…) ont fini par brouiller le visage de Vincent. Un paradoxe quand on sait le nombre d’autoportraits par lesquels il l’a scruté ! Oui j’étais lassé de l’imposture : entendre traiter de fou un mélancolique temporal. Non Vincent ne fut ni fou ni maudit. Il suffit de lui rendre la parole et de laisser parler ses écrits, ceux de sa famille et de ses amis.

Ainsi, selon François-Bernard Michel, dans ce bain d’idées reçues, il en est une qui fait particulièrement opacité sur la face humaine de Vincent Van Gogh : la folie. Qui a dit que Van Gogh était fou ? Pourquoi ? Était-ce vrai ? Comment reçut-il l’insulte ?
Ces questions posées, nous ne pouvons plus faire l’économie de la pénible et peu glorieuse tâche, qui consiste à aller voir au cœur des menus affres dont était constitué le quotidien du peintre. Ceux qui ont répandu cette idée prospère se répartissent en deux cercles : le corpus médical d’un côté et le corpus social de l’autre. Par corpus social nous entendons simplement les amis et voisins plus ou moins sincères et plus ou moins proches, les femmes, et la police qui eut à intervenir.

En ce qui concerne ce corpus social, nous nageons en plein dans ce que la nature humaine contient de plus noir, et de plus vénéneux. Peu après l’épisode de l’oreille coupée, par exemple, une pétition circule à Arles pour faire enfermer Van Gogh qui passe pour un fou dangereux. Certes, Van Gogh s’est coupé un bout du lobule, il a la main leste aux fesses des femmes, il est consommateur conséquent d’absinthe, solitaire, un rien hirsute, il se tient dans un silence de marginal timide. Certes le tableau est effrayant pour les gentils Arlésiens. Mais il y a tout lieu de penser, avec François-Bernard Michel, qu’il ne tripotait pas plus les femmes que les autres buveurs d’absinthe, et que son silence d’ours ne sera considéré comme un trait certain de la folie qu’après le bout d’oreille libéré. Enfin, les procédures légales bâclées par une police incompétente et malodorante sentent à plein nez l’appel-du-bistrot-la-conscience-tranquille. Et Van Gogh est seul, rejeté.
Les femmes, celles que Van Gogh a connues, n’ont pas plaidé en faveur de la folie de Van Gogh mais ses amours ressemblent à tout le reste, elles sont maigres et blafardes. À l’image de Sien, la prostituée déjà mère et encore enceinte… qui finira par partir elle aussi. Du reste il semble que Van Gogh se soit fait une raison en sacrifiant sciemment les femmes, comme voie possible d’écoulement de son énergie au bénéfice de sa peinture. Il a vécu toute sa vie avec le désir naturel chevillé au corps mais aussi le désir toujours béant de fonder une famille. Van Gogh est seul, abandonné.

L’autre corpus, le corpus médical, est à prendre plus au sérieux, non seulement parce qu’il est revêtu de l’autorité du savoir, mais surtout parce que Van Gogh lui-même le prend au sérieux. Dans l’histoire médicale de Van Gogh il est un détail infiniment triste. Van Gogh qui se savait en souffrance n’a jamais hésité à solliciter les médecins, à les interroger sur son état. Pathétiquement inquiet il voulait savoir. Et bien sûr l’absence de réconfort ou de soutient médical, qui eût pu l’aider à lutter contre sa disposition à la souffrance – et par voie de conséquence à la crise – n’a pas été un facteur apaisant pour le peintre. François-Bernard Michel épingle durement le cortège des médecins incompétents qui ont eu à connaître les troubles de Van Gogh, et qui, selon lui, n’ont pas su diagnostiquer (sauf un seul) le tableau pourtant caractéristique de la mélancolie. Nous pourrons lire les cursus universitaires de ces ignorants irresponsables qui laissaient la médiocrité et l’ennui régner en maîtres. Le pire d’entre eux semble être, aux yeux de François-Bernard Michel, le fameux docteur Gachet – celui qui a reconnu le mélancolique – dont Van Gogh a fait un portrait célèbre. Ce soi-disant « bon docteur » a produit un écrit universitaire, une thèse, sur la mélancolie ; il était donc, en toute logique, le mieux armé pour lui venir en aide, ce qu’il n’a pas fait. Ainsi, Van Gogh errera de cabanon d’isolement en hospice, promenant sa mélancolie en plomb le long des remparts obstinés de sa solitude. Van Gogh est seul, enfermé.

Il y a pourtant quelques bonnes âmes qui font preuve de compassion à l’endroit de Van Gogh : Jean-Félix Rey, l’interne de l’hôpital d’Arles, Joseph-Étienne Roulin, entreposeur des postes, Frédéric Salles, le pasteur de l’Église réformée d’Arles, et bien sûr Théo son indéfectible frère.
Mais ces quelques liens qui soutiennent Van Gogh ne le priveront pas de son suicide, issue fréquente dans les mélancolies. Car c’est bien la thèse de la mélancolie que défend François-Bernard Michel, contre celle de la folie.

Toute la générosité indéniable qui soutient le discours de l’auteur ne couvre pas ses imperfections parfois agaçantes. À commencer par une comparaison et un rapprochement plus que douteux. Il écrit page 217 :
Ici, le médecin rejoint l’artiste, quand il a perçu qu’au-delà de sa mission de guérir, il a celle de grandir l’humain.
Nous espérons tous que lorsque nous confions notre santé à un médecin il ne soit pas trop « artiste » ! Non pas que nous déniions la possibilité à un médecin d’être humain, au contraire c’est recommandé, mais il semble qu’il y ait lieu de choisir entre deux fonctions.

Le ton de redresseur de torts mal dissimulé est superflu ou déplacé. Certes ceux qui ont entouré Van Gogh peuvent recevoir ces critiques, elles sont légitimes. Mais aujourd’hui tous les acteurs de l’époque sont morts, elles ne concernent donc plus personne. Van Gogh n’a pas besoin d’être défendu.

Si François-Bernard Michel défend la thèse de la mélancolie contre la thèse de la folie, c’est bien qu’il suppose l’une exclusive de l’autre. Rien n’est moins sûr, nous pourrions parfaitement soutenir qu’il est possible d’être et mélancolique et fou. Quand bien même nous y arriverions, nous ne serions pas plus avancés que si nous avions montré que Van Gogh était un mélancolique ! Van Gogh fou ? Mélancolique ? Et après ? À vouloir disputer sur ce terrain nous ne quittons pas un débat qui n’a plus d’intérêt parce qu’il n’a plus aucune portée.

À moins que le fond de la question ne porte sur un autre problème, plus général, qui concernerait les tourments du talent, voire du génie artistique, et les effets qu’il peut avoir sur la personnalité de celui qui en est le détenteur. Dans ce cas Van Gogh n’est plus qu’un exemple parmi tous les autres qui servent à alimenter cette réflexion. Ce qu’il y a de critiquable alors, est cette idée saugrenue, maintes fois énoncée, d’après laquelle le talent ne serait qu’une forme d’imperfection du caractère, ou le résultat heureux d’un trouble de la personnalité. François-Bernard Michel est efficace pour montrer que ceci est inepte, et que la question, pour autant qu’elle vaille d’être posée, mérite plus qu’un jugement assorti d’un point final. Mais nous doutons qu’il soit efficient.
Flaubert, dans son Dictionnaire des idées reçues, a déjà débusqué d’un mot le secret désir des médiocres de se rassurer sur leur propre stérilité. Au mot « génie » nous trouvons la définition suivante : Inutile de l’admirer, c’est une « névrose » ! Ce qui déjà dit tout.

Tout se passe donc comme si François-Bernard Michel envoyait un troupeau d’éléphants écraser une mouche. Ne doutons pas qu’il y réussit, mais un revers de manche eût sans doute suffit.

Thomas Walquemane

   
 

François-Bernard Michel, La Face humaine de Vincent Van Gogh, Grasset, novembre 99, 234 p. – 19,10 €.

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