Jean-Marie Rouart, Ils ont choisi la nuit

Un « je » qui se cherche à travers quelques portraits de désespérés célèbres

 Sympathy for suicide

Il est parfois salutaire de se purger l’âme et le coeur de certains poisons. L’écriture sera pour l’écrivain la voie royale de la délivrance – ou le mur fatal contre lequel s’écraseront ses ambitions artistiques et qui ne cesse de projeter une ombre funeste sur chacune de ses entreprises. Ombre qui ressemble comme une soeur jumelle à celle que jette dans le coeur un amour déçu – tristes mamelles auxquelles beaucoup ont puisé la force de se suicider et qui n’ont instillé à d’autres qu’une incurable inquiétude. Jean-Marie Rouart dit appartenir à cette large famille, tout obnubilée par la peur de l’échec et des déceptions ; ce n’est donc pas un hasard s’il entreprend de laver son âme de certaines ténèbres délétères devenues insupportables en évoquant à la fois ses propres souvenirs et le destin de quelques-uns de ceux qui se sont brûlé les ailes aux feux sombres de la désespérance.

Cela donne un texte inclassable tenant à la fois de l’essai, de l’autobiographie et de la biographie – mélange improbable mais en l’espèce fort bien écrit, même si l’auteur use parfois de généralisations gênantes, par trop péremptoires et dont personne n’est dupe parce que bien insuffisantes à tirer le texte hors d’un propos strictement personnel. Il y a aussi une complaisance un peu masturbatoire à cultiver cette mélancolie qui fait se ployer l’âme au-dessus des peines de la vie comme une brise le roseau famélique au-dessus d’un étang putride ; puis à décliner le mot « souffrance » sous toutes ses flexions en digne émule de Proust. Car c’est « je » et encore « je » qui se cherche et se dit à travers les tranches de fin de vie servies dans ce livre – comme à travers les souvenirs rappelés. Aller quérir au fil de l’histoire ses coreligionnaires en désespoir et s’en constituer ainsi une chaleureuse parentèle dans les replis de son cœur, c’est rien moins que s’efforcer de tracer ses propres contours. Et transmuer tout cela en objet littéraire, c’est y parvenir. 

Au terme de ces déambulations littéraires, Jean-Marie Rouart a enfin dédramatisé son rapport avec la mort, et sans doute est-il prêt à s’accommoder de l’ambiguïté difficile à assumer qui fait se côtoyer en une même intériorité pulsion créatrice et velléités suicidaires. Ces pages résument une quête de soi de nature à éclairer, sinon à apaiser, tous ceux qui se sentiraient une accointance avec tous les torturés de l’âme évoqués ici. Une quête menée avec élégance, d’un style soigné aux raffinements délectables qui laissent sourdre à l’occasion de subtiles pointes ironiques – style un tantinet boursouflé parfois – mais comment ne pas pardonner à une écriture brillante ces menues enflures alors qu’aujourd’hui règne à de trop rares exceptions près l’inanité stylistique ?

isabelle roche

   
 

Jean-Marie Rouart, Ils ont choisi la nuit, Grasset, « Les cahiers rouges », 2003, 154 p. 7,20 €.

 
     
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