François Salvaing, Raoul – portrait de mon père en Français d’Empire

Comme Michel Chaillou écrivait, avec 1945, un livre de la mère, François Salvaing paraît vouloir écrire ici le livre du père

Portrait floué

Des cahiers d’écolier remplis d’une écriture méticuleuse par un vieillard qui entendait ainsi fixer ce qu’avaient été ses origines familiales, sa vie, son travail, ses idées et opinions… banal. Lesquels cahiers sont récupérés par un fils zélé et romancier pour en tirer la matière d’un livre – banal encore, bien qu’en l’occurrence François Salvaing avoue avoir écrit deux livres à partir de ces cahiers, un roman, Casa, et ce Portrait de mon père en Français d’Empire. Ce titre, la dédicace – à mes fils…à mes frères…à mes neveux… à mes nièces – l’arbre généalogique réduit à sa plus élémentaire expression figurant en tout début d’ouvrage… le décor est balisé : après le roman, c’est la biographie dans toute sa scrupuleuse exactitude qui s’annonce. Et comme Michel Chaillou écrivait, avec 1945, un « livre de la mère », François Salvaing paraît vouloir écrire ici le « livre du père ». 

Mais qui est donc Raoul (1905 – 1987) pour mériter ainsi un aussi noble monument qu’un livre ? S’agirait-il d’une de ces célébrités dont on traque la moindre trace, et dont on pourrait grâce à son fils apercevoir un peu de l’intimité que la notoriété aurait de tout temps cachée ? Non ; Raoul fut juste un fils, puis un père – surtout un homme d’affaires ayant bâti sa fortune au Maroc du temps où ce pays était encore Protectorat français – d’où l’expression « Français d’Empire », impérialisme colonial oblige. Ajouter à cela que ses parents, issus de familles paysannes, étaient l’un cantonnier et l’autre concierge confirme que Raoul est au fond un monsieur-tout-le-monde car être d’origine paysanne ou prolétarienne puis se hisser vers la bourgeoisie plus ou moins haute, coloniale ou pas, c’est après tout le lot de beaucoup de Français de cette génération. Pourtant, ce qui débute comme un simple récit familial prend peu à peu les allures d’une investigation, assortie d’un minutieux recensement de documents digne d’un historien ou d’un archéologue pistant tel souverain légendaire, tel personnage mythifié par les siècles. L’auteur part en quête de témoignages, intègre à son récit des extraits de facture, d’inventaires, de lettres d’affaires… mais double aussi son « portrait » de réflexions personnelles, de souvenirs qui lui sont propres, d’embardées fictives telle celle où il imagine le départ de son père pour le Maroc, réfléchit, en même temps, sur l’entreprise littéraire qu’il est en train de mener. Sans omettre d’ouvrir à l’occasion son récit – avec beaucoup de pertinence, de précision – sur le contexte économique et politique de la période considérée. C’est une sorte de collage littéraire assez confus que propose là François Salvaing, un mélange qu’il est bien difficile de lire jusqu’au bout sans lassitude.

Et c’est dommage pour toutes les saveurs dont regorge le texte : l’auteur est un orfèvre de notre langue – et de la meilleure veine lorsqu’il veut bien renoncer aux listes et ne plus abuser des infinitives. Mais à trop hésiter entre la biographie pure, l’album de souvenirs et l’essai historique, allant comme au hasard d’un pôle l’autre, il suscite l’ennui. Il y a manifestement quelque aspect thérapeutique dans la rédaction de ce livre – des sentiments à éclaircir, des incertitudes à purger, des abcès, peut-être, à crever. Mais in fine, on a l’impression très nette d’un échec : la nature des relations entre l’auteur et son père n’apparaît guère – son fils l’admire-t-il, le craint-il, le respecte-t-il ?…ou l’aime-t-il tout simplement ? Ce père semble avoir été davantage prétexte à diverses errances littéraires que sujet d’un portrait. A moins qu’incertain justement de ses sentiments profonds et du but véritable qu’il s’assignait en écrivant cette biographie, François Salvaing n’ait pu que louvoyer comme il l’a fait pendant presque 400 pages autour d’une figure paternelle insaisissable.

Reste, malgré l’ennui qui si souvent point, le plaisir qu’inspire le style Salvaing, marqué par une syntaxe inhabituelle qui travaille au corps l’ordre des mots et s’épanouit toute bride lâchée dans l’envolée prosaico-poétique du « cahier du second retour » :
&, Tanger toujours, juste au moment de / partir, sur le boulevard d’où rues &volées / de marches dégringolent / guirlandes, vers le port & le front de mer, (…)
Phrases en friches, ponctuation rare et rythme un peu vertigineux… ce rêve écrit tout éveillé semble ne pas plus savoir où il va que l’auteur ne sait le chemin qu’il a parcouru au fil de ces pages sur lesquelles le lecteur le suit tant bien que mal. Enfin le post scriptum… et à bien des égards on se sent soulagé de toucher terre. Surtout, l’on reste perplexe quant à ce texte hybride, manière de patchwork littéraire aux morceaux pas si bien assemblés que cela par un fil improbable, Raoul, tiré à grandes aiguillées par son fils François. 

isabelle roche

   
 

François Salvaing, Raoul – portrait de mon père en Français d’Empire, Stock « la Bleue », 2004, 378 p. 19,50 €.

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