Etienne Klein, Les Tactiques de Chronos

Étienne Klein s’emploie à éclaircir les connaissances actuelles concernant le temps, en toute clarté

Laisser le temps au temps ?

Que n’a-t-on pas dit sur ce mystère absolu qu’est le temps ? Que d’expressions populaires témoignent de sa réalité sans pouvoir le définir de façon claire ! Son existence est indéniable, comme le disait fort bien Saint Augustin : Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais mais que je veuille l’expliquer, je ne le sais pas ! (Saint Augustin, Confessions).

Cet essai aborde l’une des plus grandes énigmes qui fut, et qui sera probablement encore longtemps : celle du temps… D’une clarté à faire pâlir plus d’un philosophe, d’une lucidité à toute épreuve face à ce démon qui hante nos esprits, sorte de malin génie que l’homme a personnalisé au point d’en faire un dieu, Les tactiques de Chronos nous rapproche des rivages d’un océan d’interrogations, là où se repose et se repaît ce dieu malicieux. En effet, toutes sortes de questions subsistent : le temps est-il un être, une substance ? Demeure-t-il identique à lui-même en deçà des changements qui affectent l’univers ? Est-il comparable à un fleuve qui coulerait inexorablement ? Autant d’interrogations qui nous taraudent depuis la nuit des temps sur lesquelles Étienne Klein, physicien au commissariat à l’énergie atomique (CEA), enseignant à l’école normale, et docteur en philosophie des sciences, s’attarde ici en expert plus qu’éclairé. Nous savons à quel point la physique (relativiste et quantique) a révolutionné nos conceptions étriquées de l’espace, du temps, de la masse, de l’univers en tant que totalité indivis, et combien nos évidences (ces notions si simples qu’elles réclamaient l’adhésion de tout un chacun dans la philosophie cartésienne) sont sans cesse remises en cause aujourd’hui, l’approche du réel sollicitant la création de nouveaux concepts dont le plus célèbre est sans nul doute celui d’espace-temps.

 

Étienne Klein remet donc nos pendules à l’heure – il était temps ! – en passant en revue les apories habituelles qui résultent le plus souvent de confusions entre temps, espace, mouvement, changement. Il suffit d’un exemple. Songeons à la définition que donne Aristote du temps : le temps est le mouvement selon l’avant et l’après. Or, si un mouvement s’arrête, une pendule cesse de battre mais le temps n’en est pas pour autant affecté, en aucune façon. Le temps n’est donc pas le mouvement.
 
En se penchant sur toutes sortes d’expressions populaires qui s’en réfèrent au temps, l’auteur insiste, non sans raison, sur le fait que les mots banalisent la réalité, la travestissent. Nos phrases toutes faites recèlent toujours une foule d’ambiguïtés. Par exemple, les expressions telles que « le temps me pèse », « je n’ai pas le temps », « j’ai tué le temps comme j’ai pu », sont-elles toujours de fidèles représentations de ce qui se passe en réalité ? Le temps, censé s’écouler inexorablement, succède-t-il à lui-même au cours de ce changement, ou bien faudrait-il admettre que ce sont les choses qui passent dans le temps sans que le temps lui-même ne passe ? Mais alors ce beau fleuve qu’est le temps, de quelle source s’écoule-t-il ? Et coule-t-il réellement ? Mais vers où ? La métaphore fluviale ne traduit-elle pas l’idée que le temps possède une certaine vitesse, or la vitesse est définie comme rapport de la distance parcourue en un certain temps… on le voit, le cercle se circularise à l’infini, le temps se mord la queue, on tourne en rond, et Étienne Klein de remarquer avec malice que le temps prend un malin plaisir à transformer en pièges terribles les énoncés les plus simples.

 

Aussi apparaît-il plus sage de s’en référer à la physique pour tenter d’approcher au plus près les mystères de ce Dieu rebelle à toute rationalisation. La thèse de l’éternel retour, par exemple, que nombre de philosophes de haute pointure ont défendu – les stoïciens ou Nietzsche en particulier – se voit irrémédiablement mise au rebut – le concept de causalité et le second principe de la thermodynamique (qui dit en résumé que l’entropie d’un système fermé ne peut que croître, ou plus simplement que le désordre ne peut qu’aller crescendo dans l’univers) attestant que le cours des choses n’est pas soumis au bon vouloir de l’imaginaire. Ainsi l’éternelle répétition du même apparaît aujourd’hui en contradiction avec les lois de la thermodynamique, et le principe de causalité vient appuyer l’idée que le temps possède bien une direction. Tout n’est pas possible… La causalité physique prive le temps d’une éventuelle circularité, et par voie de conséquence interdit la possibilité de voyages dans le temps – on ne peut rétroagir sur une cause déjà advenue et qui a déjà produit ses effets. Une seule chronologie donc ; les événements suivent bien un cours réglé par les lois physique, le temps n’est plus cet être abstrait, sorte de monstre dévorant ses créatures. Comme le dit Étienne Klein, le défilé rectiligne des tics tacs du temps grignote des bribes de perfection circulaire. Mieux, il nous donne un semblant de manœuvre et un semblant de liberté.

 

L’idée d’un temps universel, sorte de sensorium divin, à l’instar de la conception newtonienne du monde, n’est qu’une hypothèse ad hoc. Le temps, l’espace sont tributaires de la masse, tout comme la flèche du temps est tributaire du devenir. Il nous faut donc rectifier, voire abolir certaines de nos convictions les plus ancrées, et pratiquer une sorte de catharsis intellectuelle. De même, la notion de « maintenant » disparaît en tant que telle puisque, par l’entremise d’un certain Albert Einstein, le concept même de simultanéité devient caduque. D’autre part, l’espace et le temps se voient liés d’une façon originale et cohabitent de façon quasi conjugale. La notion d’espace-temps fait son apparition. Ainsi, grâce à la science, de nouveaux concepts voient le jour tandis que d’autres périssent dans la fosse commune de notre mémoire collective.
 
Loin d’abasourdir le lecteur par des formules alambiquées de physique théorique, ou de le plonger dans les affres d’une phénoménologie spéculative, Étienne Klein s’emploie à éclaircir les connaissances actuelles, renvoie aux oubliettes bon nombre de préjugés, d’opinions anthropomorphiques – le temps serait un être en soi, doté d’intention plus ou moins fallacieuse – et tente par là de montrer que la conception même du temps ne peut se passer de la science – le temps du philosophe, comme le déclarait déjà Einstein à l’encontre de Bergson, ne peut faire l’économie d’une sorte de rationalisme appliqué, les nouveaux concepts n’étant en rien des chimères ni des vues de l’esprit. Ainsi le bon sens commun, qui dans son souci de s’en tenir à l’expérience immédiate confond involontairement réalité et imaginaire, croit voir le temps couler et les choses avec, distingue espace et temps… etc., etc.

 

Cependant l’énigme ne fait que croître à la manière de l’entropie, le questionnement ne s’épuise pas : en effet qu’il y avait-il donc avant le temps, avant le fameux Big Bang ? Que se passait-il donc avant l’instant originel ? la notion même d’origine est-elle encore de mise aujourd’hui ? Parler d’un commencement du temps ne revient-il pas à situer le temps dans le temps… ? Comme le dit l’auteur, seuls les mythes paraissent capables de dépasser les contradictions que Kant avait peut-être bien raison de considérer comme outrepassant les limites de l’entendement. Mais le philosophe se serait semble-t-il égaré en croyant que le temps est une forme a priori de la sensibilité humaine et en considérant alors que le temps n’existe pas dans les choses et n’est pas indépendant de la conscience – mais l’existence même d’une psychologie du temps ne fonde pas l’existence d’un temps psychologique en soi. Si la conscience crée l’idée du temps, c’est à partir de ce dernier. Elle y découpe des durées différentes, des rythmes, à la façon d’un stroboscope. La subjectivité du temps ne détruit donc en rien l’idée qu’il n’y a qu’un seul temps, le temps physique.

 

Et l’éternité, qu’en penser aujourd’hui ? N’a-t-elle d’autre réalité que celle d’un non-temps qui n’aurait rien d’un être en soi, d’une substance ? N’est-elle finalement que l’impression d’un arrêt du temps – mais combien de temps le temps peut-il se suspendre et feindre l’éternité ? L’éternité ne serait finalement qu’une illusion ! Freud, déjà, avait remarqué que l’inconscient psychique ignore la temporalité, que la causalité dans les rêves est transgressée – les séquences peuvent s’écouler à l’envers. Cela suffit-il alors à nier l’existence du temps ou bien à admettre que le temps continue sa course même si nous ne le sentons pas passer ? Car il faut l’avouer, le temps du physicien semble se ficher comme de l’an quarante de nos humeurs et de nos états d’âme ! Mais il faut cependant se rendre à l’évidence : le temps et sa petite sœur l’entropie ne sont pas maîtres de tout, puisque le fonctionnement même de nos cellules défie réellement le second principe de la thermodynamique. Les caractéristiques du vivant ne sont-elles pas la preuve que le temps biologique échappe aux lois physiques, inversant l’ordre des choses et en instituant une sorte d’entropie négative ? De l’ordre au sein du désordre ! Ainsi la vie apparaît bien singulière dans l’univers physique. Il n’en demeure pas moins que nous sommes, comme le disait fort joliment Heidegger, des êtres-pour la mort. Faut-il s’en référer alors à la conception originale de ce philosophe pour qui le temps n’est autre que l’autre nom de la mort, et cette dernière, comme l’ont bien mis en lumière d’autres penseurs, un moteur, ou du moins un vecteur du vivant ? Ainsi de façon paradoxale, le vieillissement consécutif à l’effet du temps sur la vie constituerait, par une sorte de ruse de la nature, le moteur du vivant.

 

Nous l’avons vu, rien n’est simple, mais que d’invitations à l’étonnement, à la rêverie lucide après lecture de cet essai, où poésie et science se côtoient dans une sorte d’osmose que l’on voudrait éternelle…

patrick raveau

   
 

Etienne Klein, Les Tactiques de Chronos, Flammarion coll. « Champs », 2004, 219 p. – 7,20 €.

 
     
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