Avoir 20 ans à…(collection)

La collection Avoir vingt ans… des éditions Alternatives propose un voyage à travers la jeunesse du monde

La collection « avoir vingt ans » des éditions Alternatives, coéditée avec la fondation Charles Leopold Mayer et dirigée par Grégoire Korganow, dessine à travers l’ensemble de ses titres un portrait actuel de la jeunesse du monde, dans toute sa diversité. Chaque livre, composé d’un texte et d’une série de photographies, propose ainsi un double regard, et écrit de manière originale la rencontre entre la fleur de l’âge et une ville rendue emblématique par la guerre qui s’y joue, la misère qui la ronge, ou l’espoir qu’elle représente.
Pierre Grouix a lu pour vous les deux derniers volumes parus…

Avoir vingt ans à Belfast

L’Irlande est une brûlure. Aussi récemment qu’en septembre 1997, protestants et catholiques se sont assis à la table des négociations pour tenter de bâtir quelque chose comme un avenir à l’Irlande : après trente ans de lutte et cent fois plus de morts, l’IRA propose un cessez-le-feu.

De part et d’autre, des concessions sont faites. A l’horizon, deux questions : peut-on vivre ensemble sur 14 121 km ? Peut-on faire cohabiter les Irlandais d’origine catholique, que la démographie rendra bientôt majoritaires, et les protestants, moins atteints par le chômage et clamant leur ancrage britannique, à l’image de ces unionistes orangistes qui célèbrent en fanfare la bataille de la Boyne (défaite de Jacques II le catholique en 1690) ?
De fait, l’accord d’avril 1998 n’a pas ramené la paix dans un pays où les tensions sont exacerbées. Au contraire, il demande à tous d’accomplir ce qu’ils n’ont jamais fait : vivre les uns avec les autres, cesser de se définir par rapport à l’autre religion. La partie n’est pas gagnée. Selon l’auteur, il n’y a pas de paix en Irlande du Nord, mais un lent processus qui y conduit.

Il revient aux murs (peinture murale, fresque) de témoigner de cette omniprésence vénéneuse de l’histoire : à Shankil, par exemple, les parois du quartier unioniste sont couvertes de dessins paramilitaires. Et si des Orangistes passent dans un quartier républicain, c’est cette fois entre deux murs… de policiers.
Tout se ramène à une lutte entre séparatistes et unionistes. Chaque groupe a ses rituels (le bonfire ou feu de joie pour les unionistes), ses quartiers (Sandy Row pour les mêmes). Belfast est un lieu étonnant où, chargées d’histoire, les rues rappellent la haine. Les slogans s’échangent : « L’Irlande du Nord est un Etat protestant pour le peuple protestant » disent les uns ; « Dieu nous a faits catholiques, le fusil nous fera égaux » répondent les autres.

Ceux qui ont vingt ans (c’est le thème de cette collection qui emmène ses lecteurs de Pnom Penh à Bogota, de Dar Es-Salaam à Téhéran) n’ont pas appris à vivre sans violence. Si – touchons du bois – la mort a déjà quelque chose de plus abstrait, si l’haleine de ferraille des blindés se fait oublier, il n’en reste pas moins qu’ils ne savent comment faire, alors qu’il appartient bel et bien à leur génération de créer une Irlande du Nord sans violence.
Le pays peut-il entendre la leçon du collège mixte Hazelwood qui accueille catholiques et protestants ? Celle de cet atelier de tatouage du centre-ville, où l’on refuse de piquer des dessins sectaires ?

Sur la première photo, celle du cimetière républicain de Militown Cemetery, où est enterré Bobby Sand, un des héros de la grève de la faim de 1981, un des martyrs thatchériens ; sur le dernier cliché, pris un dimanche, un homme en maillot franchit une rambarde de la plage de Portrush pour filer vers la mer. Comme un pied-de-nez à l’histoire. Comme une liberté qui ferait le mur. Comme un dimanche de l’histoire qui ne serait pas, ainsi qu’à Derry en 1972, un bloody sunday.

Sous cet angle, les questions affluent. Celle d’un vieux proverbe du cru tout d’abord : « y a-t-il une vie avant la mort ? » Et aussi : « peut-on passer d’un cimetière à la vie de la mer ? » L’Irlande du Nord, qui n’a pas cent ans, est-elle possible à Belfast l’anglaise, à Béal Feirste l’irlandaise ? Enfin, l’insouciance, dont la jeunesse s’est fait une belle spécialité, est-elle possible dans cette ville ? Dit autrement, la jeunesse, par les forces qui lui sont propres, est-elle capable de briser l’ordre des choses ? De brûler la brûlure ?

Avoir vingt ans à Kaboul

Depuis l’invasion soviétique, quelques jours avant la décennie 1980 (nous fûmes alors nombreux à apprendre quatre nouvelles syllabes), l’actualité mondiale a accordé à l’Afghanistan un intérêt dont il se serait bien passé. A tel point que le nom du pays est devenu synonyme de guerre, de lutte armée. On est si habitué à voir les hommes qu’on oublie les enfants, les adolescents et ceux qui ont vingt ans alors même que le principe de cette collection est de parcourir le monde en menant une enquête par génération.

Une constatation s’impose : Avoir 20 ans à Kaboul, c’est d’abord avoir eu la chance de survivre… Les images données témoignent des séquelles du Jihad contre les Russes, de la guerre civile (Dostom vs Massoud réfugié dans le Panshir), de la monstruosité des Talibans – ces « barbares de Dieu » – et aussi des cicatrices laissées par les frappes américaines. Au total, un million à un million et demi de morts, des millions d’émigrés. Et un siècle pour déminer le pays…
Les premières images de la capitale donnent l’impression d’une ville blessée, en chantier, en reconstruction. A l’ombre de ses montagnes imposantes, la capitale panse ses plaies. Les chiffres parlent : en 1995, le centre orthopédique de Kaboul a produit 4 937 prothèses, 1 404 chaises roulantes, 22 731 paires de béquilles. Les conditions de travail dans les hopîtaux sont déplorables.

Des quartiers ont été détruits (celui du stade, ou celui de De Mazang), le tombeau royal est criblé de balles, la ville a arrêté de vivre pendant le séjour des Talibans : on ne pouvait plus parier ni jouer (au billard, au théâtre, au combat de coq ou d’oiseaux, au buzkhasi, sport équestre national très violent). La misère semble aussi présente que l’héroïne, dont l’Afghanistan est le premier producteur mondial.

A l’inverse, ce sont les images de la renaissance qui frappent. Evidentes pour nous, des choses redeviennent possibles : des étudiants révisent leurs cours, les enfants du plus grand orphelinat (1 500 élèves qui participent aux tâches) ont à manger, un vendeur de photos de stars du cinéma indien ou du chant pakistanais écoule son bien, des amoureux restent ensemble (et s’ils se marient, on pourra, en l’absence de discothèque, danser à leurs noces). Le vendredi, les jeunes hommes vont se baigner dans le lac à quelques kilomètres de la ville, image d’une insouciance trop rare. On voit enfin des visages libres, même si 70 % des femmes portent encore sur elles la prison d’une burka.

Troublante par sa violence est la photo d’une femme cachée sous la sienne, répudiée pour avoir eu un enfant avant le mariage et qui est forcée de mendier pour payer son loyer. Image, image terrible d’un trauma, et proche de l’œil comme la mort de Massoud l’est du 11 septembre.

pierre grouix

   
 

Sorj Chalandon (texte) / Daniel Herard (photos), Avoir 20 ans à Belfast, Editions Alternatives – Fondation Charles Léopold Meyer, 2003, 96 p. – 15,00 €.

Assef Soltanzadeh (texte) / Gaël Turine (photos), Avoir 20 ans à Kaboul, Editions Alternatives – Fondation Charles Léopold Mayer, 2003, 96 p. – 15 €.

 
     
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