Anthologie, Le haschich : De Rabelais à Jarry, sept écrivains parlent du haschich

Ce Librio vise à réconcilier les fumeurs de joints et la littérature classique, à rapprocher culture et contre-culture…

De Rabelais à Jarry, sept écrivains parlent du haschich

Cannabis Indica ou Sativa ? Qu’à cela ne tienne : qu’ils soient tous deux bannis ! Et voici comment une grande partie du monde se prive des bénéfices d’une des plantes les plus utiles.

Comme l’expose en détail la préface de ce petit recueil traitant des liaisons inspirées entre le cannabis et la littérature, le chanvre a pourtant accompagné le développement humain depuis des millénaires. Médicament ancestral pour les Chinois, denrée sacrée en Egypte pharaonique, sa variété Sativa, non psychotrope, était largement cultivée en France au Moyen Age pour ses fibres servant à fabriquer les textiles, les cordes, le papier…

N’est-ce pas ironique d’apprendre que la première Bible de Gutenberg était imprimée sur du chanvre, tout comme le premier drapeau des Etats-Unis en était confectionné ?

Quant à la variété Indica, ses pouvoirs, qui lui valent de figurer dans la composition de potions et élixirs magiques depuis son importation probable par les croisés au XIe siècle, la désignent aussi comme cible de l’inquisition pour motif de sorcellerie. Equivoque, la plante entre et sort des dictionnaires et encyclopédies au fil des siècles, jusqu’à ce que, peu après la campagne d’Egypte, Napoléon Bonaparte déclenche ouvertement les hostilités par un édit de 1800, interdisant sa consommation. L’histoire du Vieux de la Montagne et de sa secte d’haschichins, racontée par Marco Polo en 1298, refait alors surface dans sa forme dramatisée : le mythe des assassins avec son étymologie contestée mais tenace.

Pour faire suite à son prologue bien documenté, Damien Panerai a rassemblé et commenté, sept textes parfois méconnus, écrits entre 1546 et 1897 sur le thème du haschich. Rappelons que si d’autres pays d’Europe ont assoupli leurs positions en appliquant une certaine tolérance, cette substance est toujours illicite en France, et fait l’objet, aujourd’hui plus que jamais, de discours contradictoires. Une mise en contexte littéraire et historique peut apporter un éclairage plus nuancé sur cette actualité à dominante sécuritaire.

L’auteur de cette anthologie a su équilibrer les perspectives en choisissant des textes aux formes très diverses : « Rabelais livre une énigme aux allures de traité d’herboristerie. Nerval opte pour le conte orientaliste, Gautier écrit un récit autonome proche du fantastique, Dumas au contraire un chapitre romanesque qui révèle un nouveau visage du personnage de Monte-Cristo (…), Baudelaire un essai philosophique, Rimbaud des poèmes en prose, Jarry enfin utilise la forme dialoguée. » Et ceux qui imaginent, sans les avoir lus, pouvoir compter sur une bénédiction totale des écrivains du passé risquent fort d’être surpris. En effet, sans pour autant se complaire dans des discours liberticides, les auteurs ne sont pas unanimes sur les effets de cette fascinante plante.

Si Rabelais, dans un extrait du Tiers Livre traduit pour l’occasion en français moderne par Damien Panerai, vante haut et fort les mérites du mystérieux Pantagruelion, Gautier, Baudelaire et Dumas décrivent dans leurs textes, rédigés après coup, des effets surprenants, déployés sur un éventail allant du merveilleux au sordide. Si les « divines confitures » ont le pouvoir de les plonger dans « des abîmes de délices », de libérer l’imagination en correspondances nouvelles, de jouer avec l’espace et le temps, de déclencher le rire et même d’approcher la divinité, la folie n’est pas très loin dans les craintes de certains. Plus proche des interprétations actuelles (comme l’humour décalé du film La Beuze par exemple), le délire collectif mis en scène par Alfred Jarry dans « Les propos des assassins » sonne aussi vrai qu’une soirée fumette chez Joey Starr diffusée sur Canal +.

Seul regret, l’absence d’un véritable extrait des notes commentées d’Henri Michaux, pourtant évoqué dans la préface. Forcément, un auteur ayant pour intention : « Trois opérations majeures : espionner le chanvre. Avec le chanvre espionner l’esprit. Avec le chanvre s’espionner soi-même. » pour aboutir à la conclusion « Les drogues nous ennuient avec leur paradis. Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir. Nous ne sommes pas un siècle à paradis. » méritait une voix plus importante au chapitre.

Finalement, ce petit ouvrage Librio vise à réconcilier les fumeurs de joints et la littérature classique, à rapprocher culture et contre-culture, à fertiliser les esprits avec de belles lettres : un objectif honorablement atteint.

Sommaire :
Rabelais, « Enigme du Pantagruelion » in « Le Tiers Livre »
Dumas, « Confitures divines » in « Le Comte de Monte-Cristo »
Gautier, « Des abîmes de délices » in « Le Club des haschichins »
Nerval, « Le Calife et le haschich » in « Le Voyage en Orient »
Baudelaire, « Je suis un dieu qui a mal dîné » in « Les Paradis artificiels »
Rimbaud, « L’Expérience du poison » in « Une saison en enfer » et « Les Illuminations »
Jarry, « Les propos des assassins » in « Les Jours et les Nuits »

Stig Legrand

   
 

Anthologie, Le haschich : De Rabelais à Jarry, sept écrivains parlent du haschich, J’ai Lu, Collection Librio anthologie présentée par Damien Panerai, avril 2003, 95 pages ; 2 Euros – ISBN : 2-290-33185-6

 
     
 
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