Valérie Tong Cuong, Ferdinand et les iconoclastes

Organiser la fin du travail : ainsi se développent les réseaux iconoclastes, ainsi commencent les révolutions

Escroqué aux trente-cinq heures ou pressé aux portes des assedics juste avant le bout du rouleau, l’Occidental actuel oscille régulièrement entre aliénation et dépression.
Pendant que les mesurettes gouvernementales se succèdent et que l’économie s’effondre de plus belle, les jeunes diplômés sortent toujours des grandes écoles.

Nombreux sont les futurs cadres qui iront droit dans le mur sur les rails huilés du capital, mais il n’y a qu’un seul Ferdinand Bataille qui aura l’audace de poser certaines questions essentielles.

Il s’en passe de belles au marketing …

Premier contact entre les protagonistes : l’entretien d’embauche. C’est l’été ; angoisse et canicule se combinent pour faire perler la sueur, les mains sont moites, les murs sont gris chez HBMB. Sur l’intuition de la timide Mélissa, chargée des ressources humaines, le géant des cosmétiques recrute pourtant ce candidat brillant et atypique.

Commence alors l’ascension presque involontaire du nouvel employé : renfermé, quasi reclus, sa vie sociale inexistante lui laisse tout loisir de s’accomplir dans le travail. Véritable force de proposition, il entraîne le département hygiène-beauté dans une spirale de la réussite qui attire l’attention des cadres supérieurs et de Joséphine, une ambitieuse collègue. De promotion en promotion, Ferdinand laisse ses aînés sur le carreau et rejoint le cercle de la direction.

Chaque nuit, rue de Rivoli, l’écran de l’ordinateur éclaire le petit studio de Ferdinand. Les touches du clavier cliquettent doucement, au rythme de conversations insomniaques qui passionnent les scientifiques des quatre coins du globe. Algorithmes génétiques, réseaux neuronaux, logiciels croisés, simulations appliquées aux fluctuations boursières, sociologie et philosophie s’interpolent et se fécondent sur les notes jazzy d’une Night in Tunisia. Ainsi naissent des amitiés plus solides que virtuelles, ainsi se développent les réseaux iconoclastes, ainsi commencent les révolutions.

Mayday… Mayday… Mayday…

Parallèlement à son ascension professionnelle dans le ventre du marketing, Ferdinand s’empêtre chaque jour un peu plus entre les cuisses de Joséphine. Sa plastique n’est peut-être pas parfaite, mais la jeune femme n’a aucun mal à prendre l’initiative puis l’avantage dans une relation qui tient autant du rapport de force que du malentendu.

Qui a déjà eu la tête à l’envers et la chair liquide à la vue d’une ligne de bitume ? Qui connaît cette sensation, ce corps soulevé à l’intérieur du corps, une turbine entre deux poumons ? Toujours aussi seul en haut de sa pyramide, Ferdinand ne se réalise qu’en plein ciel, heure après heure de bonheur et d’oubli aux commandes de son avion.
Le ciel lui appartient, ainsi que la vitesse. Ferdinand vole dans le meilleur des mondes.

L’homme n’est pas né pour travailler
L’économie doit être remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime. (RAD)

Contraint de dégraisser les effectifs malgré les bénéfices réalisés par ses sociétés, conscient des vies brisées qui n’entrent jamais dans les équations, le puissant chef d’entreprise qu’est devenu Ferdinand Bataille a enfin le courage de constater l’échec du modèle économique auquel il appartient. Le travail a fait son temps comme valeur centrale de l’individu. Mais comment faire basculer le monde dans l’ère des loisirs ? Comment concrétiser l’utopie ? La technologie est là, il suffit de regarder avec des yeux neufs pour deviner la solution !

La révolution est-elle un loisir de bourgeois ?

Avec ce quatrième roman, Valérie Tong Cuong dépasse l’exploration de la marginalité pour s’interroger sur les impasses de notre époque.
L’homme est-il prêt à gagner sa liberté ? Une voix féminine ouvre ici des pistes audacieuses qui ne se contentent pas de redonner espoir mais qui démontrent que c’est possible.

Découvrez en cliquant ici le repaire des iconoclastes…

stig legrand

Valérie Tong Cuong, Ferdinand et les iconoclastes, Grasset, 2003, 370 p. – 19,00 €. 

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