Pierre Bordage, L’ange de l’abîme

La mémoire, c’est le piège, c’est la force qui nous chevauche et nous ramène sans cesse à la case départ

Nous sommes dans une Europe pas si éloignée que ça de la nôtre. Dans la mouvance du 11 septembre 01 et du repli identitaire, une guerre totale – encouragée par les USA qui y trouvent leur compte- ravage l’Europe depuis 15 ans, divisée entre le front du Jihad islamique et les légionnaires de l’archange Michel incarnant pour la Grande Europe, sous l’égide de l’emblème Lance et Loi, de bonnes veilles valeurs religieuses et totalitaires qui sommeillaient ici bas depuis longue date et ne demandaient qu’à se manifester.

Pluies de bombes en uranium appauvri, attentats suicidaires, paysages déchiquetés par les conflits fratricides, cités apocalyptiques où ne règnent plus que les cailleras (bande de gamins orphelins de guerre armés jusqu’aux dents et prêts à tout pour survivre) et les zombies (épaves rôdant la nuit dans les ruines et se repaissant, au propre comme au figuré, de leurs victimes) : le tableau que dresse Pierre Bordage, dans la continuité logique de L’Evangile du Serpent, est sans concession. Fil directeur au sein de ce chaos, deux ados, Pibe et Steph, entament un périple sanglant vers le front de l’Est afin d’abattre l’archange Michel réfugié dans son bunker roumain. Ils vont être nos yeux pour constater, partout où ils passent, le désastre causé par les épidémies (notamment la Golfée héritée du golfe Persique au XXe siècle) et la lutte à mort qui oppose les Chrétiens aux Islamistes sur le vieil air de délation-sacrifice-massacre-complot-résistance-corruption-décadence…tandis que les Centres d’Evacuation des Ressortissants Islamistes « évacuent » dans des fours la « graine d’ousamas » qui pollue la belle Europe d’antan, défendant une conception archaïque de la Terre Sainte et des sacro-frontières qui vont avec.

Pierre Bordage entrelarde son propos principal d’une vingtaine de courts chapitres, soit autant de nouvelles, présentant d’autres individus, souvent non nommés, aux prises de manière singulière, avec ce même conflit aberrant, par lequel l’Histoire semble se répéter indéfiniment en creusant les ornières boueuses de la déshumanisation et du crétinisme cosmopolitique. C’est ce passé fixiste que combat la spirituelle Steph, ici chargé d’initier son disciple Pibe – au « moi caché » – à une dialectique tendance : l’éthique par le gun ! 
Un choix s’offre à chaque instant. A chaque instant le monde se renouvelle. […] on ne peut pas changer le passé. Mais rien ne nous oblige à rester prisonniers du passé. […] La mémoire, c’est le piège, c’est la force qui nous chevauche et nous ramène sans cesse à la case départ.

Ainsi s’en vont ces deux gamins, ces « mutants », ces « nouveaux monstres » changer la face du monde, qui n’a jamais paru aussi loin, aussi proche. Aussi vieux, tombé qu’il est sous la botte d’une angéologie démoniaque. Un monde putride qui, de fait,  » n’a pas beaucoup changé depuis les années 40.  » Et l’on se met à trembler en pensant que ce roman d’anticipation anticipe moins qu’il ne constate…

frederic grolleau

Pierre Bordage, L’ange de l’abîme, Au diable Vauvert, 2004, 560 p. – 23,00 €. 

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