Lionel Duroy, Le Cahier de Turin

Une histoire de couple heureux avec enfants (heureux aussi) que vient à peine troubler le projet littéraire du narrateur, écrivain de son état

Tendresse et dépendances

Marc, écrivain, a décidé d’écrire le roman de sa rencontre avec sa femme Hélène – une drôle d’histoire de fenêtre, d’observateur observé, et de coup de foudre au bout du compte. Ils se sont connus dix ans auparavant et depuis, unis par la naissance de leurs deux filles, s’aiment avec la même tendresse, le même désir, le même souci respectueux de l’autre. En littérature, un tel amour, un tel bonheur ne surgit généralement qu’à la condition d’être très vite ruiné – ou bien d’avoir été conquis de haute lutte. Et de fait la relation entre Marc et Hélène tremble sur ses bases. Mais à peine – un séisme de 1 à 2 sur l’échelle de Richter… et encore. 

Le projet littéraire de Marc, prétexte à une plongée dans le passé, à un questionnement sur le « pourquoi » et le « comment » de cet amour si lumineux, achoppe sur un acte manqué : un cahier oublié à Turin au cours de leur voyage de noces. A partir de là s’origine une intéressante mise en abyme – les premières lignes écrites par Marc sont celles qui ouvrent Le Cahier de Turin -mais qui n’est pas développée. Pas plus que ne sont approfondies les différentes démarches que Marc entreprend pour trouver les réponses cherchées, ni creusées les zones d’ombre qui, regardées à travers les verres grossissants de dix années de vie commune, s’abstiennent à la fois de se dissiper et de devenir obsessionnelles. Marc va épier sa femme à son insu, fouiller en cachette dans les boîtes à chaussures où Hélène garde de menus souvenirs, donner une vieille photo à agrandir… mais tout cela reste anecdotique ; ces investigations n’aboutissent à rien ou presque. Au fil des pages, c’est le quotidien attendrissant d’un couple avec enfants qui prend le pas sur les tourments existentiels de l’auteur en mal d’inspiration ou de l’époux en crise.

Il serait déplacé de s’en étonner, ou, pire, de le déplorer :ni construction littéraire à clefs, ni énième réflexion sur les affres du romancier ou les aléas de la vie de couple, Le Cahier de Turin instaure un univers tendre et un peu loufoque où l’on retrouve avec joie le parfum aimé des enfances heureuses et des familles unies par un amour indéfectible. Loin des analyses psychologiques tortueuses ou morbides, la plume de Lionel Duroy s’attache aux attitudes, aux gestes de tous les jours saisis sur le vif, aux mots d’enfants lâchés sans crier gare et aux tracas d’un papa poule qui n’a de l’écrivain que le versant clair. Sans prétention stylistique, l’écriture, toute simple, paraît glisser sur le monde ; empreinte de la naïveté spontanée des enfants, elle sonne au plus juste dans ce roman du regard qui survole et qui effleure ; l’émotion y est restituée dans l’instantanéité de la chose aperçue, avec l’habileté subtile que met un saunier à cueillir la fleur de sel.

Si Le Cahier de Turin n’est pas de ces textes forts qui laissent d’impérissables marques, il se lit avec un plaisir que l’on aurait tort de bouder, tel un mets apprécié mais connu par cœur. Sobre et plein d’une simplicité quotidienne, il a la teinte pastel des histoires assez banales pour être celles de tout le monde, avec toutefois cette pointe vive d’extraordinaire qui fera un peu rêver.

isabelle roche

Lionel Duroy, Le Cahier de Turin, Julliard, 2003, 234 p. 19 €. 

Publicités

Commentaires fermés sur Lionel Duroy, Le Cahier de Turin

Classé dans Romans

Les commentaires sont fermés.