Julia Alvarez, Aux temps des papillons

J.Alvarez rend hommage aux soeurs Mirabal, héroïnes de la lutte contre le dictateur dominicain Trujillo. Un document émouvant par-delà sa vêture romanesque

Quatre sœurs et une révolution – Vivan las Mariposas…

A Saint-Domingue, Minerva, Patria Mercedes et Maria Teresa Mirabal sont des héroïnes nationales. Plus encore : des légendes. Toutes trois étaient membres du mouvement révolutionnaire qui, à la fin des années 50, préparait le renversement du dictateur Trujillo. Elles avaient rejoint la clandestinité sous un même nom de code : Mariposa – « papillon » en espagnol. Entraînées dans une embuscade, elles furent assassinées le 25 novembre 1960. Aujourd’hui, chaque 25 novembre donne lieu à toutes sortes de commémorations. C’est leur soeur Dédé, la quatrième Mirabal, qui, telle une vestale fidèle, entretient le souvenir des trois défuntes et se plie aux sollicitations toujours répétées des journalistes. C’est sa croix, le tribut dont elle doit s’acquitter pour n’avoir pas péri avec elles, pour n’avoir pas, comme elles, épousé la cause de la Révolution…

Fascinée par ces quatre femmes, Julia Alvarez entreprend à son tour de leur rendre hommage. Rien pourtant ne paraissait avoir été laissé dans l’ombre à leur sujet – rien sinon peut-être leur plus intime part d’humanité, négligée au nom d’une quête forcenée de vérité ou bien sacrifiée sur l’autel de la légende. Aussi l’auteur s’est-elle délibérément démarquée du travail de l’historien comme de celui du biographe, autant qu’elle a renoncé à l’éclat brillant mais trompeur de la mythification. Sa démarche est celle d’une romancière, et son livre une oeuvre de fiction. Les personnages portent leurs vrais noms, les faits historiques sont avérés, mais Julia Alvarez n’en a pas moins élaboré un véritable roman.

Elle a d’abord choisi de donner aux sœurs Mirabal une parole fictive à travers une émouvante polyphonie où chaque « je » suscité dessine une individualité bien définie : Patria à la fois mystique et sensuelle, Minerva d’une étonnante maturité et prompte à défendre ses points de vue, Maria Teresa naïve et sentimentale, Dedé enfin, indécise et peu encline à s’engager. Chacune de ces voix, mêlant dans son flux les menus gestes du quotidien, les préoccupations familiales, l’éveil de la conscience politique et les premières attitudes militantes, résonne d’un timbre qui lui est propre. Ensuite, certains faits et dates ont été bousculés, voire modifiés, mettant ainsi la réalité non plus au service de l’exactitude historique mais de la seule émotion à provoquer chez le lecteur. Enfin, le récit s’organise selon une chronologie où les différents temps de la narration se croisent et se chevauchent, à la manière de ces réminiscences qui, dans la « vraie » vie, ne cessent d’interférer avec l’instant présent.

Dépassant autant la froide minutie de la biographie rigoureuse que l’abstraction distanciée mais aveuglante de l’hagiographie, Julia Alvarez émeut par la rondeur féminine, charnelle presque, dont elle a gonflé les voix qu’elle a recréées ; les mots simples et chaleureux prêtés aux quatre femmes, colorés çà et là d’expressions espagnoles, leur restituent une humanité trop souvent refusée aux grandes figures de l’Histoire. Avec Aux temps des papillons, l’auteur a rempli avec une indéniable maestria la mission que dans sa postface elle assigne au roman : « [ce] n’est pas, après tout, un document historique mais le moyen de voyager dans le coeur de l’être humain. »

isabelle roche

Julia Alvarez, Aux temps des papillons (traduit par Daniel Lemoine), Métailié « Suites », 2003, 376 p. – 13,00 €. 

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