José Angel Mañas, La ville disjonktée

Madrid, tout un monde qui konsomme, des meks à dreadlocks et des tondus à kapuche qui font des affaires dans un roman du Quentin Tarantino espagnol…

Madrid fin de millénaire, une ville en transe, où ça branche bien, surtout quand on est défoncé. Au Xenon, à l’Alphaville, au Xxx, Orbita, ou la Fun Factory, il y a toujours une fête entre before et after.
Tout un monde qui konsomme, des anti-héros à l’héroïne, des happy people qui gobent des ekstas, des meks à dreadlocks et des tondus à capuche qui font des affaires.

« Hé Kaiser, t’aurais pas un gramme ? » A 17 ans, Kaiser vend une des meilleurs kokes de la ville depuis qu’il ne met plus les pieds au bahut pour se consacrer à son bizness et à la musique.
Mais comment échapper à son karma quand on se débat dans un roman du Quentin Tarantino espagnol ?

Le monde est un kacheton que Dieu a avalé dans un Burger King
© poème made in Tula

Plus que la défonce, ce qui éklate vraiment Kaiser, c’est le son efficace et travaillé, comme quand son pote Roni mixe au Lunatik. Une techno Detroit style, mais libérée des carcans, aux platines un DJ de la classe de Juan Atkins, Carl Craig, Derick May ou Kevin Sanderson… Plus de la moitié du frik du bizness est investie dans les vinyles, des murs entiers de skeuds dans le garage de la barake paternelle à Alameda, une chambre tapissée de posters de raves. De quoi passer le mur du son, surtout quand on y est allé dans toutes ces teufs ! Des souvenirs de Kaiser rencontrant Tula, treize ans, mignonne rêveuse qui échangeait son numéro de portable contre une ligne et ça dure encore.
C’est vrai qu’à l’époque je venais juste d’avoir dix-sept ans et que je me rendais pas compte d’un tas de choses qui, aujourd’hui à dix-huit ans, me semblent évidentes parce que j’ai mûri.

Ce qui compte dans les rues de Madrid pour bien gérer son deal, c’est de jouer selon les règles ou alors d’avoir la carrure pour imposer les siennes. Et quand une bande de boulets psychopathes comme Tijuana, Kiko et Gonzalito décident d’organiser un braquage, les vraies galères ne sont pas loin. Un plan échafaudé autour de quelques rails qui dérape, des embrouilles territoriales sur les ventes de koke, résultat : demaciado is too much, un mek reste sur le carreau. De quoi se prendre la parano ! Alors Kaiser prend la M30 sur sa Vespa, avec un .38 et un kilo de kame dans son sac. Heureusement, avec toutes les amphètes qu’il a bouffé, il est hyper clair et le Festimad c’est par là…

Fresh beat de la zone

L’écriture de Manas déborde d’énergie. Un rythme électro qui anime un bataillon de personnages plus vrais que nature, dans un univers littéraire où une image super-craignos de la Vierge dans un cadre fait avec des coquillages, trône sur une Sony Trinitron à écran géant, dans une ville à l’architecture délirante dont les toits abritent des statues de dragons et amazones qui prouvent à quel point les Madrilènes d’avant étaient disjonktés, dans la vie d’un mek en plein flip ki a l’impression d’être un extraterrestre.

Tendus entre humour et violence, les dialogues se lisent comme ils se parlent à moins de 20 ans, conversations hachées, propos de bar, bruit de la rue, flash d’une époque. José Angel Mañas déglangue la lingue à coup de K, koka-kéta-eksta ki kourt-cirkuitent la kritik par explosion de style. Un roman balistique, le sixième d’un auteur de trente ans qui sait ce dont il parle. A lire en hallucinant grave !

Voilà, je vous laisse redescendre en compagnie de Kaiser qui va expliquer ce que signifie « disjonkté », ce qui n’est pas chose facile :
On dit ça kand… eh bien, kand tu te blokes et ke tu peux plus exprimer une idée, c’est komme pour les vinyles qui sont rayés et arrêtent pas de sauter. Komme kand kelk’un est komplètement à la masse, par exemple. Ou kand on s’enfile kelkes rails et ke…

stig legrand
José Angel Mañas, La ville disjonktée (Traduit de l’espagnol par Jean-François Carcelen et Jean Vila), Métailié, 2003, 276 p. – 18,00 €.
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