John Burnside, La Maison Muette

Si ce roman dérange, c’est qu’avec son postulat amoral, il tente de répondre à des questions philosophiques honorables

Scalpel. Canule. Ecarteur. Seringue. Les instruments stérilisés, alignés bien proprement, prêts à disséquer le premier roman du poète écossais, John Burnside. Dans sa couverture blanche griffée Métailié, le patient attend calmement sur la table d’opération.

L’examen sera minutieux, et très certainement douloureux…
Serrez les dents…
Pensez que c’est pour le bien de l’espèce, pour faire progresser la connaissance.

Paru dans sa langue d’origine en 98, La Maison Muette est le récit à la première personne d’un trentenaire, dont les préoccupations sont, certes moins triviales, mais s’avèrent aussi plus inquiétantes, que celles de ses contemporains. L’individu recherche, avec une rigueur et une constance qui tendent à l’obsession, le siège de l’âme. Froidement macabre dès le départ, le roman s’ouvre sur un constat d’échec scientifique : l’euthanasie active de ses jumeaux en bas âge. En quelques lignes concises, l’auteur de leurs jours exprime sa déception sur l’issue malheureuse de cette expérience. Restent précisément deux cent pages pour observer les rouages d’un esprit brillant mais complètement dépourvu d’empathie.

Depuis la mort de sa mère, qui partageait avec lui une relation complexe dont était exclu le père, symbiose retenue, mélangée d’amour et de rituels macabres, couple tissé d’histoires et de symboles, le protagoniste vit isolé dans une maison à quelques kilomètres de la petite ville de Weston. C’était cette femme étrange et névrosée qui, en racontant des histoires différentes pour aider son enfant à s’endormir, a planté en lui le germe d’une fascination pour le langage et la conscience. Un mythe raconte qu’Akbar, empereur Moghol dyslexique, cloîtrait des nouveau-nés dans le silence de Gang Mahal, la Maison Muette. Il guettait l’apparition éventuelle d’un mode de communication primitif, plus pur et proche du divin originel, hors les mots des langues enseignées par les hommes.

Quelle est la part de l’inné et de l’acquis dans le langage ? Une fois les mots des autres plaqués sur le monde, comment s’abstraire du piège de la parole ? Impossible de dissocier les objets de leurs noms, d’appréhender les phénomènes directement sans mettre en jeu toute une cascade de filtres symboliques.

Dès lors, ce thème stimule l’intellect de l’enfant, et l’enferme dans une aliénation à la mesure de sa solitude.
… l’image de la Maison Muette elle-même : parfaite, insondable, étincelante dans ma mémoire, telle une proposition géométrique ou l’un de ces paradoxes logiques qui, en soi, ouvre tout un nouveau champ de réflexion.

Sa curiosité métaphysique l’astreint à chercher l’étincelle par delà les apparences, d’où le passage à l’acte sur des animaux capturés alentour. Pour s’approcher au plus près du mystère de l’existence, il apprend en autodidacte le délicat maniement du bistouri le long des os et des muscles, incise l’enveloppe vivante à la recherche du mécanisme élégant enfoui sous la viande.

Arrivé à l’âge adulte, le protagoniste dispose de nouveaux moyens, comme la séduction, l’argent, ou la violence, pour s’approprier les sujets d’étude et d’expérimentation nécessaires. Des femmes fécondes à la dérive, comme Karen Olerud, de jeunes vagabondes comme Lillian, qui passeront entre ses mains de la case des figures statistiques à la rubrique faits divers…
Qu’est-ce qu’un scientifique ? Voilà la question la plus importante qui soit. Je ne parle pas des gens qui bricolent à la lisière de la science, qui servent d’autres puissances, le foyer et la famille, l’individu, la carrière professionnelle. Ceux-là parlent d’éthique, mais ils ne possèdent pas la véritable éthique scientifique, qui n’est que dévouement. Le scientifique est celui pour qui toute chose est une hypothèse, celui qui se dévoue totalement à l’expérience. Il ne peut y avoir de réserve.

Sélection Adhérents de la Fnac, ce récit à la cruauté raffinée est soutenu par une écriture forte et précise qui va droit à l’essentiel. S’il n’y a pas d’effusion de sang, c’est qu’il est proprement canalisé dans les récipients appropriés du laboratoire, mais les scènes atroces, décrites avec des mots anodins, n’en sont que plus frappantes. Si ce roman dérange autant, c’est qu’à partir de son postulat amoral, il tente de répondre logiquement à des questions philosophiques honorables. Pleinement crédible à tout le moins, sans aller jusqu’à convaincant. Heureusement.

sandrine lyonnard

John Burnside, La Maison Muette (traduit de l’anglais – Ecosse – par Catherine Richard), éditions Métailié coll. « Bibliothèque Ecossaise », septembre 2003, 200 p. – 16,00 €.

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