James Hawkes, Une Mercedes blanche avec des ailerons

Sous des abords caustiques et grinçants, drôles et empreints de fausse naïveté, ce récit pousse au jour les parties les plus gangrenées de la société britannique.

Comment attaquer une grande banque privée londonienne avec un pistolet à pétard et trois comparses qui n’ont pas plus que vous l’habitude des braquages de haut vol et qui, comme vous, ne se sont jamais servis d’armes véritables ? Grâce à un plan subtilement élaboré par le narrateur de ce récit à la première personne, qu’il est seul à connaître de bout en bout et dont il ne distille que des bribes, tant à ses complices qu’aux lecteurs. Ni les uns ni les autres n’auront connaissance du plan avant sa mise en œuvre. « Le plan », formule récurrente sans contenu précis, devient ainsi une sorte d’abstraction à laquelle le narrateur se réfère comme à un absolu, un objet de foi auquel ceux qui ne l’appréhendent jamais vraiment croient pourtant toutes voiles dehors. Car ce « plan » est rien moins qu’une solution désespérée, un ultime recours dont l’enjeu est une question de vie ou de mort. Sa réussite revient en effet, selon le narrateur, à « sauver sa peau ». Et sauver sa peau, ici, c’est récupérer suffisamment d’argent pour vivre confortablement sans avoir à sacrifier au conformisme petit-bourgeois étriqué et aliénant dont « le comptable » est érigé en figure archétypique. Le « stage de comptabilité » est d’ailleurs le leitmotiv de l’échec – l’ultime refuge si l’on renonce au plan…

En nous immergeant d’emblée dans la préparation d’un coup à travers une discussion houleuse entre l’organisateur et ses complices – une scène d’exposition classique, posant à la fois les bases de l’intrigue et les principales caractéristiques des personnages d’un ton donnant le « la » du texte – le récit paraît obéir aux attendus du roman noir. Pourtant ces tribulations d’un presque trentenaire, trop « petit » pour être vraiment bourgeois et trop bourgeois pour être vraiment zonard, et des trois amis qu’il a impliqués dans son coup dépassent de loin les seules ambitions d’un roman de série noire un peu loufoque, rehaussé de ce qu’il faut d’humour pour ne pas être trop austère. Par-delà la trame narrative le long de laquelle vont progresser la préparation du braquage et sa réalisation, le récit se complexifie au gré des pensées du narrateur qui s’aventure de digression en digression, se lançant tour à tour dans des charges grinçantes contre tous les conformismes, dans une analyse du fonctionnement de l’IRA ou des subtilités du comportement humain… à la faveur d’une anecdote personnelle comme de la présentation d’un protagoniste.

Mais c’est surtout le style qui donne à ce texte sa puissance : empreint d’une naïveté à la fois désabusée et émerveillée tout en usant d’un langage familier, voire argotique, il ôte par exemple toute vulgarité aux scènes érotiques, néanmoins nombreuses et d’une crudité sans fard. L’écriture prend même une véritable dimension poétique – poésie un peu décadente du glauque et du sordide – lorsque surgit une de ces métaphores-là : L’héro, c’est les harpes et les ailes en poudre, c’est Bouddha sous son figuier et Siddartha qui regarde le fleuve se jeter dans la mer […] L’héro est la réserve personnelle de Dieu[…]. Et si l’on rit parfois des déboires et des maladresses de ces quatre apprentis gangsters, équilibristes de l’existence louvoyant tant bien que mal entre légalité et marginalité, on reste confondu par l’acuité de leurs détresses et de leurs peurs – de leur besoin d’amour et de liberté aussi.

Sous des abords caustiques et grinçants, drôles souvent et nimbés d’une fausse naïveté, ce récit qui pousse au jour les parties les plus gangrenées de la société britannique comme les ressorts le plus intimes et les moins avouables du comportement humain est d’une cruelle profondeur. Et… la crudité lumineuse qui émane de ce roman ne semble-t-elle pas exaltée par la couverture, dont le rouge brillant, par réfraction, donne l’impression que les mains tenant le livre sont traversées de lumière ?

isabelle roche

James Hawkes, Une Mercedes blanche avec des ailerons (traduit par Olivier Deparis), L’Olivier, 2002, 298 p. 15,24 €.

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