Gilles Laurendon, Les Buveurs d’infini

Dans ce conte philosophique riche de tonalités variées, Gilles Laurendon affirme sa volonté de délectation léchée à même la vie

Sous l’habit perroquet du gentilhomme tarabiscoté, peint par Michel Chemiakine, le nouveau roman de Gilles Laurendon abandonne les recettes éprouvées, fussent-elles celles des fées, pour s’adonner à l’enivrement d’une potion libératrice : la liqueur d’infini.

Apprendre à rire de tout et n’être dupe de rien

Entre le jeune narrateur et son Grand-Père s’opère la délicate transmission du goût de l’infini. Car s’il n’existe pas de « Club des buveurs d’infini » dans chaque village, c’est que cette difficile tradition s’égare en général dans le brouet insipide d’un système en chaîne dont l’humanité a perdu la clé : éducation, consommation, consternation.

Comparable au Belzébuth de Gurdjieff initiant son petit-fils par le récit, le Grand-Père de Simon nourrit sa descendance de lectures, de voyages et d’aventures car son ambition est de faire de son petit-fils un homme libre. « C’est toi Grand-Père qui voulais me montrer le monde tel qu’il est et me le faire aimer ».

C’est l’époque bénie sur les Alpilles, le temps des loirs assaisonnés avec du miel et des pavots, des lièvres endormis sur leur broche, de la tourte aux bécasseaux dont Laurendon, gastronome de l’extraordinaire, imprègne l’atmosphère des parfums de l’enfance. Entre les deux buveurs d’infini s’écrit une ode au plaisir, en particulier cet amour charnel pour les galantes friponnes avec qui s’envolent les joies sauvages.

La complicité saute souvent une génération : la relation entre la mère de Simon et son propre père s’exprime dans la violence d’échecs accumulés. Névrose et désespoir entre les murs d’un château à Castel-Brady, seringues et détritus abandonnés sur le tapis… Simon est un enfant sans père, ce foyer instable tient encore debout par miracle, mais c’est avec son Grand-Père que l’univers se pare de couleurs magiques et parfois même effrayantes. Cet excentrique ancêtre, capable de toutes les folies pour briser le carcan des habitudes, pour mériter le rire des dieux et la colère des hommes.

Quel meilleur exemple que celui du plus grand mystificateur dont l’Histoire a préféré oublier le nom pour illustrer l’absurdité des convenances dans les sociétés ? Ainsi, Grand-Père ouvre au bénéfice de Simon, ce manuscrit rare des Mémoires de Psalmanazaar, né en 1679, et qui par son génie pour l’imposture et la poésie fascina toute la cour d’Angleterre. Se prétendant formosan, avec moult détails exotiques, le vagabond inspiré raconte aux érudits Londoniens sa chère ville de Xternetsa, vante la douceur de la peau des femmes de Formose, enchante les puissants en leur apprenant quelques mots de galimatias…

Il empruntait à sa vaste connaissance des langues des mots rares, mélangeait les racines grecques à des onomatopées, déclinait d’anciens mots de bas latin avec des sonorités chatoyantes qui lui semblaient agréables à l’oreille.

Kani vour djanim

Tandis que Grand-Père conjure des mondes tapis dans les livres, l’histoire de sa propre famille exige d’être racontée. Aboutissant à « Un Temps pour Tout », l’entreprise d’horlogerie qui a fait la fortune que Grand-Père met tant d’énergie à dilapider, le poignant récit d’Isaac Goldberg, aïeul russe victime des pogroms s’intercale entre les traits drolatiques et la fantaisie formosane. Pendant treize ans il erre avec son dernier fils Moyshe, uniques survivants d’une famille juive sans histoires, réduite à l’exil par l’Histoire. Traqués, humiliés, assassinés, ils témoignent de l’inhumanité ambiante, du goût des hommes pour le sang et la boue plutôt que pour l’infini.

Dans ce conte philosophique riche de tonalités variées, Gilles Laurendon affirme sa volonté de délectation léchée à même la vie. Nous suivions ces buveurs d’infini sur leurs canots d’écorce, débusquions le merveilleux aux confins des mondes. C’est aussi l’occasion d’observer, à la lumière de Voltaire, les effets d’une éducation alternative, nourrie de nature, de littérature, de sensualité, d’exigence et d’humour.

sandrine lyonnard

Gilles Laurendon, Les Buveurs d’infini, Belfond, 185 p. – 13,50 €.
ISBN : 2-7144-3972-1

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