Lolita Pille, Bubble Gum

Bubble Gum, hymne à l’auto-dafé, est à la littérature ce que la pixellisation est l’image

Certains livres ne valent même pas le temps qu’on prend pour en dénoncer l’inanité. Par charité herméneutique pour le lecteur je prends donc sur moi pour dissuader quiconque de gâcher quelques précieuses heures de sa vie à feuilleter cette daube putassière. L’histoire qui est tout sauf originale (faut pas rêver !) tient en une phrase : Derek Delano, un milliardaire argentin revenu de tout, décide pour tromper son ennui de détruire la vie et le destin d’une jeune femme innocente, Manon, qui rêve de la jet set, du luxe et des moeurs afférents (fringues, bijoux, stars, bouffe, lieux tendance, boissons et drogues ad hoc…).

Axé autour des pensées et dialogues de ces deux personnages principaux, Bubble Gum – qui porte bien son nom tant la matière de cet ouvrage aussi élastique que peu littéraire est gluante, artificielle et collante aux doigts – cumule ensuite des scènes grotesques, cliché, cent mille fois vues et lues, même pas sauvées par la grâce ou la rugosité d’une écriture qui aurait l’audace de s’inventer. Rarement il m’a été donné de lire un roman aussi insipide, terne et surjoué. L’auteur prétend dénoncer la société de consommation mais l’on devine à chaque ligne combien elle a dû s’y vautrer. Et franchement, si peu de sens de la distance, si peu de recul quant à l’éternelle fashion victim, ça donne pas envie. Il n’est pas certain que la littérature consiste à mimer de la manière la plus exacte, la plus vérace, ce qu’elle décrit. Preuve en est ici que le réalisme à ses limites, et mademoiselle Pille aussi.

Les premiers chapitres, consacrés à l’ennui provincial de Manon dans son bled de Terminus donnent le ton : une litanie et une succession quasi psalmodiée de « je déteste » tient lieu de phraséologie et de style ; de longues phrases coupées par des tirets, des parenthèses et des retours au sujet de la principale s’imposent comme l’évidente « griffe » d’une jeune personne qui ne sait pas écrire. Deux hypothèses alors : ou Lolita Pille fait semblant de combler ses lacunes par une structure répétitive et lourde (ce qui ne trompe personne), ou ce procédé qui tend constamment à l’énumération emmerdante et à la lourdeur réitérée à tout bout de champ constitue son propre style (auquel cas on fera mieux de lire le texte d’un vrai écrivain : pour 18 euros il est tout à fait envisageable d’en trouver dans toute bonne librairie de ce nom).

Dialogues peu crédibles, naïveté qu’on croyait abolie, ponctuation erratique, soliloques chiatiques ô combien, Bubble Gum, hymne à l’auto-dafé et mixte raté entre un My Fair Lady pervers et un acte pinksurréaliste à la Breton, est à la littérature ce que la pixellisation (voir la couverture de l’opus) est à l’image : une déformation tout sauf cohérente, une version mutine peut-être mais pas mutante, un pied de nez de gamine même pas drôle. Honte à Grasset d’éditer une telle pantalonnade livresque. Bref, je m’arrête à la page 128, épuisé, je vais attendre que Lolita Pille grandisse un peu, que sa maturité lui permette d’écrire (sur) autre chose que ce dont elle rêve – pour soi-disant dénigrer à ce point la jet set, il faut l’avoir beaucoup aimée.

Et puis non, Lolita Pille qui écrit comme on tire sur un chewing-gum, je vais l’oublier.

louis taillandier

Lolita Pille, Bubble Gum, Grasset, 2004, 337 p. – 18,00 €.

 
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